Il y a 36 ans, ce film inoubliable noté 4,5 sur 5 nous offrait l'une des scènes d'ouverture les plus magistrales du cinéma
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On a tous en scène la séquence d'ouverture de ce film absolument culte, très connu du grand public, mais on ne se doute pas de la portée évocatrice d'une telle scène. Retour sur les deux premières minutes d'un chef-d'oeuvre du 7ème art.

Il fait nuit noire. Une voiture roule à vive allure sur une route déserte. Une inscription apparaît à l'écran : New York, 1970. À bord du véhicule, 3 hommes, visiblement très fatigués : Henry, Jimmy et Tommy, incarnés par Ray Liotta, Robert De Niro et Joe Pesci. Un bruit sourd semblant provenir du coffre de la voiture interpelle le trio.

Inquiets, ils décident de s'arrêter sur le bord de la route. La lueur rouge des phares arrières de la Pontiac éclaire nos 3 protagonistes. L'un d'entre eux, Tommy, sort un couteau pourvu d'une énorme lame.

Une explosion de violence graphique

Henry ouvre le coffre et on découvre un homme à l'intérieur, couvert de sang, agonisant mais vivant. Tommy, visiblement furieux, se met à poignarder la victime avec férocité, en lui donnant l'ordre de le regarder dans les yeux pendant qu'il le plante. Jimmy s'avance ensuite pour terminer le travail, achevant la victime en tirant 4 coups de feu.

Henry referme ensuite le coffre et sa voix retentit en off : "Autant que je me souvienne, j'ai toujours rêvé d'être gangster !" L'image se fige sur le visage du protagoniste pendant que retentit la chanson du générique de début, "Rags to Riches", interprétée par Tony Bennett.

En une minute et 30 secondes, Martin Scorsese déploie toute sa maestria pour nous planter le décor de son chef-d'oeuvre intemporel, Les Affranchis. En une seule séquence, le cinéaste détruit immédiatement toute illusion romantique.

Les Affranchis
Les Affranchis
Sortie : 12 septembre 1990 | 2h 25min
De Martin Scorsese
Avec Ray Liotta, Robert De Niro, Joe Pesci
Presse
5,0
Spectateurs
4,5
Streaming

En effet, dans beaucoup de films de gangsters classiques, le spectateur découvre d'abord le prestige, l'ascension ou le charme du milieu criminel. Ici, Martin Scorsese commence par un meurtre brutal et presque banal pour ceux qui le commettent. Le message est clair : le monde que le film va montrer est violent, sale et meurtrier.

Warner

Une réplique mémorable

Par la suite, la célèbre phrase scandée par Henry crée un contraste fascinant. Ce qui choque, c'est que la déclaration, "J'ai toujours rêvé d'être gangster", arrive juste après un acte atroce. Normalement, une telle réplique devrait inspirer l'ambition ou le rêve.

Dès la première scène, Scorsese l'associe à des images de violence extrême. Le spectateur comprend alors qu'Henry ne raconte pas une chute morale ; le héros va nous conter l'accomplissement de son rêve. C'est dérangeant car la narration adopte sincèrement son point de vue.

Toute l'ambiguïté des Affranchis réside déjà là. Le film ne dit pas : "Regardez ces monstres" ni "Regardez ces héros." Il dit plutôt : "Voilà des criminels fascinants. Voilà aussi des meurtriers. Et parfois ce sont exactement les mêmes personnes que l'on pourrait croiser dans la rue." Cette ambiguïté morale est au coeur de tout le film, et même de toute l'oeuvre de Martin Scorsese, qui explore très souvent ces obsessions.

Après coup, on comprend que le meurtre du coffre se produit au milieu de l'histoire chronologique. L'ouverture est donc une sorte de promesse. Scorsese nous dit en substance : "Vous voyez ce moment terrible ? Je vais vous raconter comment ces hommes en sont arrivés là." Le récit revient ensuite en arrière vers l'enfance d'Henry.

Pour le spectateur, c'est une vraie déclaration de cinéma. L'arrêt sur image, la voix-off, la musique et le montage créent un effet presque euphorique malgré l'horreur de ce qui vient de se passer. C'est typique du style de Scorsese. Le metteur en scène new-yorkais aime faire ressentir l'attraction du monde criminel tout en montrant sa violence, sans concessions.

Le spectateur est d'abord séduit, puis Scorsese fait en sorte qu'il soit mis mal à l'aise d'être séduit. En ce sens, cette ouverture résume tout Les Affranchis. Le milieu de la pègre n'est pas présenté comme une tragédie dont Henry serait victime, mais comme un univers qu'il a désiré, admiré et choisi. La phrase finale de la scène est donc moins une explication qu'un aveu. C'est précisément ce qui lui donne sa force.

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Interroger nos valeurs morales

Cette réplique, placée très exactement ici par Scorsese et son scénariste Nicholas Pileggi, fonctionne si bien avec la mise en scène parce qu'elles produisent ensemble un choc de sens. Si l'on entendait simplement "J'ai toujours rêvé d'être gangster" sur des images de voitures de luxe, de costumes élégants et de boîtes de nuit, la phrase aurait un sens assez conventionnel, mettant en exergue l'attrait du pouvoir, de l'argent et du prestige.

Mais Martin Scorsese fait exactement l'inverse. Pendant plusieurs secondes, il nous plonge dans une situation confuse et inquiétante avec cette voiture qui roule dans la nuit, ces bruits sourds venant du coffre, ces personnages nerveux, puis la découverte d'un homme agonisant, pour finir sur une explosion de violence soudaine et chaotique.

À ce moment-là, le spectateur cherche naturellement une distance morale. Il s'attend presque à ce que le narrateur condamne ce qu'il vient de voir. Au lieu de cela, l'arrêt sur image intervient sur le visage d'Henry Hill et la voix-off déclare tranquillement : "J'ai toujours rêve d'être gangster." Cette contradiction crée une tension fascinante.

En tant que spectateur, on comprend immédiatement qu'on va passer plus de deux heures dans la tête d'un homme dont les valeurs ne sont pas les nôtres. C'est cette collision entre l'innocence du rêve et l'horreur des images qui rend cette scène d'ouverture aussi mémorable. Et c'est encore une fois typique de Scorsese, qui adore questionner le public sur ses valeurs morales et ses propres démons et contradictions.

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Vincent Formica
Vincent Formica
-Journaliste cinéma
Bercé dès son plus jeune âge par le cinéma du Nouvel Hollywood, Vincent découvre très tôt les œuvres de Martin Scorsese, Coppola, De Palma ou Steven Spielberg. Grâce à ces parrains du cinéma, il va apprendre à aimer profondément le 7ème art, se forgeant une cinéphilie éclectique.
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