Ça parle de quoi ?
Trois jours avant le Jour J, une seule décision peut changer le cours de l’Histoire. Alors que les Alliés s’apprêtent à lancer le plus grand débarquement jamais organisé, une violente tempête menace de faire échouer l’opération. Le général Eisenhower et le capitaine James Stagg, météorologue, font alors face à un choix impossible : attaquer malgré l’incertitude… ou risquer de perdre la guerre.
Under Pressure
Le titre est certes celui de la pièce de théâtre signée David Haig en 2014, dont ce film s'inspire, mais il est imparable, car il renvoie aussi bien à la pression qui a pesé sur les épaules des organisateurs de l'opération Overlord, étape majeure dans l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, que celle de l'atmosphère, qui a bien failli avoir un impact non négligeable sur le Débarquement des alliés sur les côtes normandes. Donc sur le cours de l'Histoire.
Que Pressure fasse partie des avant-premières de la 52ème édition du Festival du Cinéma Américain de Deauville, dans la région où les faits ont eu lieu, relevait alors de l'évidence, et le réalisateur Anthony Maras est venu accompagné de Brendan Fraser, interprète d'Eisenhower face à Andrew Scott (impeccable dans le rôle de Stagg) et à qui un hommage a été rendu. Quelques heures avant la cérémonie, le cinéaste était revenu avec nous sur la manière dont il a tenté de raconter autrement une histoire aussi connue, qui a offert au cinéma quelques-uns de ses classiques, entre Le Jour le plus long et Il faut sauver le soldat Ryan.
AlloCiné : On pensait tout connaître sur le Débarquement, et "Pressure" nous prouve que non. Connaissiez-vous cet aspect de l'histoire avant la pièce de David Haig dont votre film est tiré ?
Anthony Maras : Pas du tout ! Je pensais être un peu spécialiste de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, et j'aimais beaucoup lire à ce sujet. Ma famille vivait en Grèce pendant l'Occupation, avant de la fuir pendant la guerre civile qui a suivi le conflit, donc c'est aussi pour cela que je m'y suis intéressé et que je connaissais pas mal de choses. Mais j'ignorais que le plus grand débarquement maritime de l'Histoire était dû, à bien des égards, à une simple prévision météorologique.
J'imagine qu'il ne vous a pas fallu longtemps avant de décider d'en faire un film.
Dès que je l'ai lu. Je vivais alors aux Etats-Unis et je venais de rentrer en Australie, pour une raison précise, quand j'ai lu la pièce pour la première fois. Mon pays était alors ravagé par des incendies qui ont réduit des millions et des millions d'hectares en cendres, et ça m'a fait réfléchir : à la puissance de la nature d'une part, mais aussi au fait que les scientifiques et les pompiers qui luttaient contre le feu disaient que la catastrophe était due à des températures trop élevées pendant un trop grand nombre de jours de l'année, alors que d'autres personnes, en ligne notamment, émettaient toutes sortes de théories du complot pour expliquer ces incendies.
Et j'ai été frappé par le fait que, même si cette histoire datait d'il y a 80 ans, les mêmes débats resurgissaient. Mais je ne cherchais pas non plus à faire un film à thèse, car ça n'est qu'une partie et j'ai aussi aimé ce personnage de James Stagg, qui n'est pas si facilement accessible : il est un peu cassant et bourru, mais j'aimais aussi qu'il ait ce sens aigu du devoir et se moque complètement de l'opinion des autres. C'est rafraîchissant d'avoir un personnage qui dit clairement aux autres qu'il se fiche de leur avis, qui garde sa ligne de conduite coûte que coûte. Je le voyais comme ça, et je pense que le public aussi au début.
Puis quelque chose de magnifique se produit : cet homme se révèle bien plus complexe qu'il n'y paraît, avec un grand coeur et un émerveillement quasi enfantin face à la nature, qu'on sent notamment lors de son monologue face à Kay Summersby [Kerry Condon]. J'ai senti qu'il y avait quelque chose d'intéressant à raconter avec ce personnage complexe et son évolution.
"La menace principale est un phénomène météorologique qui avance lentement, comment parvenir à rendre cela captivant ?"
Quelle quantité de recherches a été nécessaire pour que vous parveniez à faire ce film ?
J'ai rejoint le projet quelques années après le lancement de la pièce écrite par David Haig, qui avait déjà joué James Stagg plus de 300 fois et avait même rédigé un scénario. Pressure existait donc sous forme théâtrale et cinématographique, mais j'ai passé trois années à le réécrire après avoir été engagé : avec David, dans un premier temps, puis en Australie afin de peaufiner le tout avec une approche purement cinématographique, en repensant chaque détail. Il m'a fallu des années pour parvenir au résultat escompté, car ça n'est pas une histoire facile à rendre captivante.
La menace principale est un phénomène météorologique qui avance lentement, comment parvenir à rendre cela captivant ? Cela demande beaucoup de nuance et de subtilité.
Vous êtes à la fois scénariste, réalisateur et monteur, ce qui signifie que vous avez écrit le film trois fois, selon l'adage. De quelle manière a-t-il évolué tout au long du processus ?
De façon significative (rires) Je me suis beaucoup concentré sur la subjectivité, sur le fait d'entrer dans la tête de Stagg et d'aller le plus loin possible une fois dedans car, pour que le récit fonctionne comme un thriller, pour que le suspense soit efficace, il faut comprendre la menace. Quand il s'agit de quelqu'un qui traverse un couloir avec un pistolet, ou d'un requin dans l'eau, la menace est immédiate, on n'a pas besoin de l'expliquer davantage. Le public sait qu'il doit le craindre.
Alors que peu de gens, peut-être 0,1% de la population, sait ce qu'est un isobare [ligne tracée sur une carte météo qui relie les points ayant la même pression, ndlr]. Très peu de personnes comprennent la signification de ces systèmes météorologiques, donc il était important pour moi d'ancrer le récit dans la subjectivité de Stagg, et ça m'a conduit à écrémer pour couper des transitions entre les scènes ou des choses qui n'avaient rien à voir avec ce qu'il pensait.
Mais, dans la mesure où la décision finale revient à Eisenhower, il me paraissait essentiel que le public comprenne les conséquences d'un possible échec. Et c'est pour cette raison que j'ai réorganisé le récit pour faire en sorte de commencer par l'exercice Tiger, répétition générale du Débarquement qui s'est tenue six semaines et demi avant : ouvrir le film sur une mer pleine de sang et une plage pleine de cadavres était un choix délibéré.
Ca n'était pas dans les prémices du projet mais j'ai senti qu'il fallait quelque chose pour faire en sorte que toutes les conversations et discussions qui allaient suivre soient ancrées dans cette perspective. Cette idée qui si les choses tournent mal, ce sera mille fois pire que ce que nous avons vu au début et qui était déjà effrayant : Tiger n'était qu'un exercice impliquant quelques milliers de soldats, Overlord était le plus grand débarquement maritime de l'Histoire.
Denis Guignebourg / Bestimage
A-t-il été compliqué de faire en sorte que votre film se démarque des précédents sur le sujet en termes de mise en scène et d'aspect visuel, surtout qu'il y en a quelques-uns assez mémorables ?
Vous savez quoi ? Oui et non. Dès la phase d'écriture, j'espérais qu'il y aurait cet esprit immédiat et personnel. Et je voulais aussi qu'il soit plein de vie, pas qu'il ressemble à un cours d'Histoire, donc qu'il ne soit pas brun ou gris, avec des couleurs délavées, quand bien même cela avait déjà été fait auparavant. Il s'agissait aussi d'un film sur la nature, sur le rapport que les hommes et les femmes entretiennent avec elle, et c'est ce qui nous a guidés.
Nous avons regardé beaucoup de photos en Kodachrome [pellicule qui se distingue notamment par la qualité de ses couleurs, ndlr], et j'ai eu de la chance d'être entouré par ce chef décorateur, cette cheffe costumière et ce chef opérateur, avec qui nous avons déterminé que le plus important n'était pas la manière de filmer ou d'éclairer, mais ce que nous mettions devant la caméra. Le rendu des costumes par rapport à l'arrière-plan.
C'est bien sûr ce que font les réalisateurs, mais nous ne voulions pas que ce soit scolaire ou morne, nous voulions que ce soit vivant, que les couleurs soient éclatantes. Beaucoup de gens regardent des photos historiques, et comme elles ont été prises d'une façon qui les fait apparaître sans couleurs, les films le deviennent. Et nous voulions aller contre cela.
Vous êtes-vous sentis proche des personnages ? Car, techniquement, lorsque vous planifiez un tournage, celui-ci dépend en partie de la météo.
Bien sûr, même si faire un film représente sans doute 0,1% de la difficulté de faire une guerre. Mais vous cherchez à réunir un grand groupe de personnes, à un moment et dans un lieu précis. Et si ça se fait, ça se fait. Sinon, tant pis. Mais personne ne va mourir en réalisant un film, même s'il y a effectivement des similitudes. Et d'autant plus que le tournage de notre séquence du Débarquement était prévu un lundi : nous avions passé un mois avec un biologiste marin et son équipe, sur les plages sur lesquelles nous allions tourner - à Canberra Sands, en Angleterre, de l'autre côté de la Manche.
Ils étaient en combinaison de plongée et marchaient dans l'eau avec un bâton pour mesurer la hauteur de la marée selon l'heure de la journée. Ils y passaient douze heures par jour, l'un d'eux était sur les dunes avec un pointeur laser, l'autre dans l'eau avec un bâton, et ils mesuraient, mesuraient, mesuraient. Tout le déroulement était prévu, car nous étions sur une plage soumise aux marées, où l'eau remonte sur 400 mètres en 90 minutes. Donc nous devions faire les choses bien, et ça a demandé beaucoup de planification.
"Une tempête monstre s'est abattue et a détruit nos éléments de décor"
Notre Débarquement devait donc avoir lieu un lundi, mais le mercredi précédent, notre équipe de trois météorologues - deux sur place avec nous et un au téléphone - nous dit que nous allions prendre une rincée le lundi. On nous annonce une énorme tempête, avec des vagues de près de deux mètres et des vents soufflant à cinquante noeuds, et qu'il ne serait pas possible de tourner. J'ai cru que c'était une blague, mais non. On s'est alors demandé si nous pouvions tourner autre et repousser la séquence, mais comme nous entrions dans l'hiver, les choses ne feraient qu'empirer.
Et finalement, pendant le week-end qui précédait le jour initialement choisi, ils m'ont dit qu'il allait peut-être y avoir un créneau le mardi. J'ai évidemment cherché s'il y avait une caméra cachée, car je pensais que c'était une blague (rires) Mais le lundi, la tempête monstre s'est abattue comme prévu, elle a détruit nos éléments de décor. Et le mardi, à trois heures du matin, elle s'est calmée, nos équipes ont pu reconstruire, les nuages sont partis et nous avons pu filmer notre Débarquement. Ou quand l'art imite la vie.
Comment avez-vous travaillé avec Brendan Fraser pour redonner vie à Eisenhower ?
J'ai le sentiment que les gens ne retiennent d'Eisenhower que le Président des Etats-Unis ou l'homme clé dans la victoire pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais ce qui m'intéressait, c'était de montrer l'homme avant qu'il ne devienne la légende, rongé par le doute, terrifié par l'échec compte tenu de ce qu'il s'était passé quelques semaines plus tôt avec l'exercice Tiger, qui fumait quatre à six paquets de cigarettes par jour, qui, dit-on buvait jusqu'à vingt tasses de café par jour - même si je ne sais pas comment c'est possible - qui avait un ulcère au dos, probablement à cause du stress. De plus, ses genoux étaient en piteux état et il avait du mal à marcher.
Bref, il était dans un état lamentable, et je pensais que Brendan serait capable d'accéder à une certaine vulnérabilité dans les moments d'intimité, et à une humanité qu'il partageait en quelque sorte avec le personnage de Kay Summersby. Eisenhower n'était pas Patton. Il n'était pas seulement un belliciste mais quelqu'un que l'Amérique a fini par aimer, en qui elle avait confiance, et qui dégageait une certaine chaleur humaine que, je crois, Brendan possède. Alors oui, c'est un peu atypique comme approche, c'était un peu risqué, mais c'était notre idée.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Deauville le 5 septembre 2026