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Russie, 2022. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. L’effondrement d’une vie soigneusement construite bascule rapidement dans la violence.
Quand tout s’effondre : la rupture d’un couple, la débâcle d’un pays
Production majoritairement française, Minotaure a été retenue par le CNC pour représenter la France dans la course aux Oscars. Réalisé par le cinéaste russe multi-récompensé à Cannes Andreï Zviaguintsev, il s’agit d’une adaptation libre de La Femme infidèle, une œuvre culte du mythique Claude Chabrol. Réécriture moderne et palpitante, Minotaure accorde à l’intrigue un cadre nouveau et particulier : l’histoire se déroule en Russie, en 2022, moment où la guerre éclate et la mobilisation s’intensifie.
Les Films du Losange
Alors que le début du conflit armé occupe tous les esprits, certains jeunes hommes fuient le pays, tandis que d’autres s'enrôlent dans l’armée russe. Mais les préoccupations du personnage principal, Gleb, sont ailleurs : sa femme le trompe, il en est convaincu. Grâce à un détective privé, il découvre l’identité de son amant. Que faire face à cette dure vérité ? Minotaure peint ainsi le portrait d’un monde qui s’effondre, d’une personne qui voit sa vie lui glisser entre les mains.
Si le film met en scène la désillusion d’un homme face à l’infidelité de sa femme, il s’érige avant tout en métaphore de la situation géopolitique actuelle : “Il nous avait semblé que la catastrophe qui avait saisi le XXè siècle nous préserverait à jamais de nouvelles guerres et que l’humanité en avait tiré des conclusions humanistes pour toujours” rapporte Andreï Zviaguintsev. Mais la croyance moderne, européenne, en une paix éternelle, s’est évaporée avec l’invasion de l’Ukraine, conflit constituant la toile de fond de l'œuvre du réalisateur russe. Il est d’ailleurs mentionné à travers la problématique de la mobilisation, ou lorsque l’une des employées de Gleb visionne un extrait de récents bombardements. La guerre incarne l’épée de Damoclès qui pend au-dessus des personnages, une menace jamais clairement montrée, mais omniprésente, qui instaure une atmosphère oppressante.
Ainsi, Minotaure raconte deux naufrages parallèles et simultanés : celui d’un pays, et celui d’un couple. Le mariage de Gleb se délite : sa femme se montre distante, elle le repousse, l’évite, voit quelqu’un d’autre. Lui le sait, l’observe, mais ne dit rien. Un calme froid et inquiétant s’instaure, tandis que les silences sont de plus en plus longs et pesants. Comment cet homme va-t-il réagir ?
Dans un monde qui bascule silencieusement vers le chaos, où la violence pénètre les foyers et la corruption s’intensifie, les comportements individuels et les choix moraux deviennent imprévisibles. Avec Minotaure, Andreï Zviaguintsev lie la trajectoire d’un pays entrant en guerre, et celle d’un homme accablé par l’effondrement d’une vie qu’il avait soigneusement construite. Un récit intelligemment pensé, qui plonge subtilement le spectateur au cœur d’un contexte politique difficile et pesant.
Andreï Zviaguintsev mêle ainsi brillamment une histoire personnelle à un conflit géopolitique d’envergure internationale, donnant naissance à une poésie unique et prenante : quand l’intime rencontre le politique, alors se crée une histoire d’un registre presque mythologique, où le cheminement d’un homme et celui d’un pays finissent par ne faire qu’un.
Mi-homme, mi-monstre ?
Incarné à l’écran par Dmitriy Mazurov, Gleb est un homme froid et fermé. Il communique très peu, et ne laisse presque jamais transparaître ses émotions. En cela, il représente le stéréotype du patriarche : c’est un homme sérieux, fort, presque même brusque, toujours occupé par son travail à hautes responsabilités. Quand son fils (Boris Koudrine à l’écran) lui explique qu’il se fait harceler à l’école par exemple, sa réaction demeure distante, pragmatique et impassible. À travers quelques gestes et brèves paroles, il montre à son fils comment se défendre, lui apprend à se battre, et l’échange prend fin.
Sa femme Galina, interprétée par Iris Lebedeva, a quant à elle une personnalité douce mais affirmée, bien qu’elle semble enfermée dans son rôle de femme au foyer. Leur couple est presque inexistant à l’écran, rares sont les moments qu’ils partagent.
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S’il est difficilement cernable, Gleb apparaît comme un homme extrêmement rationnel. Ce chef d’entreprise russe semble prendre ses décisions de façon presque mécanique, comme si sa vie était constituée de paramètres qui ne peuvent, et surtout ne doivent pas, être déréglés.
Quand il est sommé de désigner quatorze employés à envoyer au front, une tâche lourde, dont il mesure les conséquences, un faisceau d’humanité transparaît chez lui. Son choix final préserve son équipe, mais reste dicté par une logique implacable, en partie imposée par la complexité de la situation.
Et lorsqu’il découvre l’adultère de sa conjointe, son visage se ferme, l’air inquiet. Bien que visiblement touché, il ne la confronte pas. Leur amour ne transperce pourtant pas l’écran, alors pourquoi reste-t-il ? C’est-il lui même posé la question ? L’homme que Galina côtoie s’appelle Anton, il est photographe, plus jeune, et vit au septième étage d’un HLM. Tout l’oppose à Gleb.
Si dans l’histoire originale, l’amant de la femme infidèle est écrivain, dans cette adaptation, Andreï Zviaguintsev a décidé d’attribuer au protagoniste un nouveau métier, celui de photographe. Ce choix résulte d’une volonté de placer l’objet photographique au cœur de son récit. Diverses photographies et impressions rythment le film, occupant ainsi une place très importante qui permet au spectateur de mieux cerner les personnages : “Je trouve important d’ajouter des photos afin de montrer aux spectateurs qu’il n’y a pas que l’action qui se déroule sous leurs yeux, mais que cette action a un background, un passé”, confie le réalisateur.
Par ailleurs, cette ambivalence, caractéristique du personnage principal, laisse apparaître un lien évident avec le titre de l'œuvre, Minotaure. Selon la mythologie grecque, cette créature, mi-homme, mi-taureau, est enfermée dans un labyrinthe dont elle ne peut s’échapper. Ariane serait tombée éperdument amoureuse du prince Thésée lorsque ce dernier débarqua pour tuer la bête. Afin de l’aider à s’en sortir, elle lui confia une pelote de laine, qui l'aida à retrouver son chemin dans ce tumultueux dédale.
S'il apparaît à certains moments du film comme un homme presque monstrueux, Gleb conserve une part d’humanité, illustrée par certaines de ses réactions. Selon le réalisateur : “Les gens ne sont pas des créatures prédéterminées, figées. Ils cherchent constamment leur place dans le monde [...], l’être humain est un processus et, si l’on observe les décisions qu’il prend, on en déduit non seulement des choses sur le personnage qui est à l’écran, mais on projette également ces déductions sur soi”. A l’image de la créature mythologique, cet homme d’affaires contient en lui autant une part de violence animale, qu’une part de raison et de sensibilité humaine.
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Galina est également un personnage complexe et dual : infidèle à son mari, elle n’éprouve pas de remords apparents, mais inspire pourtant une grande empathie, et semble profondément bienveillante. En un sens, elle est comme la créature, prisonnière (ici, de son mariage).
Alors qui est le Minotaure dans cette histoire ? Peut-on associer un personnage à Thésée ? À Ariane ? Pour répondre à cette question, Andreï Zviaguintsev cite l’avis d’un producteur sur son adaptation : “Peu importe le personnage que vous associez à Thésée ni même s’il est présent dans le scénario. Peu importe, de même, où est le fil d’Ariane ou lequel des héros est le Minotaure – tout cela n’a aucune importance, car le point principal dans ce film, c’est sa vérité, sa plénitude et le courage du regard sur le mythe”.
Aussi glaçant que captivant, Minotaure questionne la trajectoire d’un homme face à l’effondrement de son mariage et de son pays. Le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev est à découvrir au cinéma dès le 14 octobre.
