L'Histoire du cinéma est constellée d'exemples de films qui sont complètement passés sous le radar, pour diverses raisons. Des oeuvres parfois devenues rares, peu ou jamais diffusées à la télévision. Dans cette perspective, Star 80 se place là.
Amour, gloire et beauté. Et mort(s) à l'arrivée
Le film retrace le tragique destin de Dorothy Stratten. Dorothy travaille dans un bar. Un jour, Paul Snider, un souteneur, lui propose de poser pour le magazine Playboy et de participer au concours de la Playmate. Elle remporte le concours et pose pour des photos de plus en plus osées, avant de décrocher quelques rôles au cinéma et à la TV. C'est le début de la célébrité... Elle épouse Paul qui se révèle violent. Elle a une aventure avec un cinéaste et veut divorcer, mais Paul la menace...
Dans la (malheureusement trop courte) filmographie du grand Bob Fosse, qui n'a hélas signé qu'une poignée de films mais ô combien mémorables comme son Cabaret multi oscarisé ou le fabuleux Lenny avec Dustin Hoffman, il est urgent de découvrir cette pépite que constitue Star 80, ultime film de son réalisateur, décédé d'une crise cardiaque en pleine rue à l'âge de 60 ans.
En voici la bande-annonce..
Porté par un impeccable Eric Roberts qui trouve ici un de ses meilleurs rôles dans une carrière finalement pas vraiment à la hauteur de son talent, et aussi par une lumineuse Mariel Hemingway (petite fille de Ernest Hemingway), le film revient sur l'histoire de Dorothy Stratten, assassinée à 20 ans en 1980 par un mari jaloux qui retournera son arme contre lui... après avoir abusé du cadavre de son ex compagne.
C'est avec Peter Bogdanovich que Stratten eut une liaison. Ce dernier fut tellement dévasté par sa mort que non seulement il écrivit un livre quatre ans plus tard revenant sur ces tragiques événements ("The Killing of The Unicorn"), mais il se maria en outre en 1988 avec la soeur de Dorothy Stratten, Louise, dont il divorça en 2001.
"Tu joues mon rôle, si je n’avais pas réussi. Tu comprends ?"
Bob Fosse s'est intéressé à l'histoire de Stratten et Snider après avoir lu un article resté fameux, Death of a Playmate, écrit par l'auteure Teresa Carpenter, grâce auquel elle remporta d'ailleurs le prestigieux prix Pulitzer. Réalisateur oscarisé et chorégraphe le plus célèbre de son époque, Fosse, aussi connu pour ses comportements auto destructeurs, s’identifiait à la fois à l’innocence de Stratten et au désir de Snider d’atteindre un succès et un statut inaccessibles. Il dira plus tard à Eric Roberts : "Tu joues mon rôle, si je n’avais pas réussi. Tu comprends ?"
Une consigne presque prise au pied de la lettre par l'acteur : il restait dans la peau de son personnage, semant souvent le chaos sur le plateau : "[Roberts] essayait de ressentir ce que cela fait de dire des choses inappropriées, d’être rejeté par les gens, et de comprendre comment cela vous affecte et vous aigrit" expliqua Bob Fosse. Le cinéaste encourageait même les écarts de conduite de sa vedette, tout en ne se privant pas lui-même de tenter de séduire Mariel Hemingway... "Il m’a littéralement poursuivie tout autour d’un canapé" raconta l'intéressée dans ses mémoires, Out Came the Sun, publiées en 2015...
"J'ai ressenti une immense culpabilité"
Bob Fosse développa une véritable obsession pour l'authenticité de son sujet. Il se rendit d'abord à Vancouver pour le casting et la recherche de lieux de tournage.
"Ils n’ont pas pu obtenir la véritable maison familiale de Dorothy, ils en ont donc trouvé une à proximité, mais ils ont pu obtenir le véritable Dairy Queen, celui où Snider a vu Dorothy pour la première fois, puis ils ont poursuivi leur route jusqu’au Penthouse, un club de strip-tease parfait pour incarner le repaire de Snider" raconte l'auteur Sam Wasson, dans la biographie qu'il a consacré à Bof Fosse et publiée en 2013.
Park Circus
Une obsession confinant même au malsain : Fosse a tenu à tourner la scène du crime sur les lieux même du drame, à Los Angeles... "Parfois, c'était difficile" racontait Mariel Hemingway au journaliste Roger Ebert, dans un long entretien publié en 1983. "Le jour où nous tournions dans la maison où elle a été assassinée, par exemple, c'était très étrange. Nous avons tourné à l'intérieur de cette même maison. Et je me disais : "Elle était vivante. Elle a été tuée dans cette pièce". J'ai ressenti une immense culpabilité. Est-ce que je la représente correctement ? Puis je suis devenue peureuse et superstitieuse. Je n'ai jamais vraiment voulu m'approcher davantage, car cela aurait pu me rendre folle".
Fosse a tout de même dû tempérer son souci d'authenticité en faisant des compromis, histoire d'éviter d'éventuelles poursuites judiciaires de la part de personnes dont il voulait s'assurer leur coopération sur son film.
Le fondateur de Playboy, Hugh Hefner, a ainsi autorisé l’utilisation du logo de son entreprise et donné accès à son manoir, bien qu’il n’ait pas apprécié le choix de Fosse pour incarner Hefner, joué par Cliff Robertson. Le nom de Peter Bogdanovich n’apparaît pas non plus dans le film. Le personnage du réalisateur, interprété par Roger Rees, s’appelle Aram Nicholas. De même, les noms des membres de la famille de Dorothy ont également été modifiés.
"Une succession de scènes sordides"
Avec un budget d'environ 12 millions de dollars, Star 80 n'a ramassé qu'un peu plus de la moitié de cette somme au box office. Un échec commercial donc, sans doute imputable aussi à la stratégie du studio Warner qui produisait le film, en faisant le choix d'une sortie progressive : sorti dans 16 salles de grandes villes le 10 novembre 1983 aux Etats-Unis, le film n'a atteint un pic de 502 salles qu'au début de 1984. Il a certes tenu sur la durée, mais sans jamais décoller.
Les critiques furent aussi peu amènes concernant l'oeuvre. Sorti seulement trois ans après le meurtre lui-même, le film a été accusé de glorifier la violence, d’exploiter la mort de Stratten et de présenter Snider sous un jour sympathique. Le Vancouver Sun titra un cinglant "Star 80 : aussi horrible que le sort des Bunnies Playboy".
Warner Bros.
Si le très influent critique Roger Ebert du Chicago Sun salua au contraire le film, louant à juste titre la sensationnelle composition d'Eric Roberts qui récolta d'ailleurs une citation aux Golden Globes pour son interprétation, la très redoutée critique Pauline Kael, du New Yorker, balança au contraire dans les colonnes du magazine une critique assassine, dès son entame : "Le Star 80 de Bob Fosse traite de la dégradation de tout et de tout le monde" écrivait-elle, parlant du film comme d'une "succession de scènes sordides".
Le film a depuis, et heureusement, été réhabilité par les critiques. Mais il reste encore injustement méconnu. Il n'a d'ailleurs jamais eu les honneurs d'une édition en DVD dans nos contrées, pas plus qu'un Blu-ray, contrairement aux autres oeuvres infiniment plus connues de Bob Fosse. Une cruelle injustice, qu'un éditeur vidéo assez charitable pourrait réparer s'il se penchait sur la question. En attendant, il est quand même visible en VOD sur la plateforme LaCinetek. C'est toujours ça de pris...