C'est l'un des plus grands méchants du cinéma : depuis 21 ans, il impose une tension inégalable face à Keanu Reeves
par Vincent Formica
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Dans Constantine, Satan ne se contente pas de régner sur les Enfers : il s’impose comme l’un des antagonistes les plus marquants du cinéma. Retour sur un diable aussi charismatique que terrifiant, incarné par Peter Stormare.

Quand évoque les représentations de Satan au cinéma, on se rend compte qu'on nous a souvent habitués à deux extrêmes : d’un côté, la bête rouge cornue et rugissante tout droit sortie des peintures médiévales ; de l’autre, le séducteur en costume trois-pièces chic et provocateur, incarné avec brio par Al Pacino dans L’Associé du diable.

Constantine
Constantine
De Francis Lawrence
Avec Keanu Reeves, Rachel Weisz, Djimon Hounsou
Sortie le 16 février 2005
Presse
2,5
Spectateurs
3,3
Disponible sur HBO MAX

Le Diable s'habille en costume blanc

Pourtant, en 2005, le réalisateur Francis Lawrence propose avec Constantine une 3ème voie, entrée instantanément dans la légende. En quelques minutes de temps d'écran à la fin du film, l’acteur suédois Peter Stormare livre une prestation si magnétique, dérangeante et viscérale qu’elle est aujourd’hui considérée par les cinéphiles comme l'une des meilleures incarnations de Lucifer de l'histoire du cinéma.

Mais comment un rôle si court a-t-il pu laisser une empreinte aussi indélébile ? L'impact de ce personnage tient d'abord à un coup de génie esthétique, né d'une rébellion artistique. À l'origine, la production et le réalisateur Francis Lawrence imaginaient un Diable très stéréotypé.

"Au début, ils voulaient m’habiller torse nu, avec un pantalon en cuir, des tatouages et plein de bijoux de style bondage", a révélé Peter Stormare, cité dans Fandomwire. Refusant ce look de motard cliché qui aurait banalisé la menace, Stormare s'est battu pour imposer sa propre vision.

Le résultat est saisissant : il apparaît vêtu d'un costume blanc immaculé. Ce choix symbolique fort rappelle sa nature d'archange déchu, le "Porteur de Lumière" (Lucifer), tout en créant un contraste violent avec la noirceur poisseuse du reste du film.

Warner

Mais le détail qui paralyse le spectateur se situe plus bas : le Diable est pieds nus, et une boue noire et huileuse, une sorte de goudron infernal, s'écoule de ses chevilles à chacun de ses pas, souillant irrémédiablement le sol stérile de l'hôpital. Cette nappe de goudron est un rappel physique et répugnant que peu importe l'élégance dont il se pare, l'Enfer colle littéralement à sa peau.

Une menace feutrée et imprévisible

Par ailleurs, le Satan de Constantine ne hurle pas. Il chuchote. Peter Stormare l'interprète comme un prédateur calme, presque las, mais animé d'une folie sadique prête à éclater à chaque seconde. Ses petits bruits de langue, ses ricanements étouffés, sa façon d'envahir l'espace personnel de John Constantine avec une familiarité grotesque créent un sentiment de malaise absolu.

Il ne s'agit pas d'un monstre de foire, mais d'un bureaucrate de l'horreur venu chercher personnellement la seule âme qui l'intéresse vraiment. "Tu es la seule âme pour laquelle je serais venu en personne", glisse-t-il à un Constantine mourant.

La force de cette écriture réside dans sa dimension psychologique. Satan n’est pas vaincu par la force brute ou un exorcisme spectaculaire, mais par une négociation purement pragmatique. La tension de la scène repose entièrement sur ce jeu d'acteurs d’une intensité rare, où le Diable est d'abord persuadé d'avoir gagné, avant de se faire magistralement manipuler.

Le génie du dénouement

De plus, ce qui rend ce méchant particulièrement mémorable, c'est que son acte le plus cruel s'apparente, à première vue, à un miracle. En acceptant de sauver la soeur d'Angela Dodson pour que John Constantine puisse accomplir son sacrifice, le Diable s'attend à emporter l'âme de John en Enfer. Mais le sacrifice désintéressé de John lui ouvre les portes du Paradis.

Fou de rage à l'idée de perdre son plus beau trophée, Satan prend alors une décision d'un cynisme absolu : il plonge ses mains directement dans la poitrine de Constantine pour en extirper les tumeurs cancéreuses dues au tabac.

En le guérissant de force, il le condamne à rester sur Terre, espérant que le détective finira par pécher à nouveau et perdre son droit d'entrée céleste. C'est un twist brillant : le Diable fait le "bien" (guérir un mourant) par pure malveillance spirituelle.

Warner

Keanu Reeves lui-même a toujours loué l'aspect unique de cette dynamique et l'impact de son partenaire à l'écran. Pour lui, Constantine n'était pas un simple film d'action de plus, mais une oeuvre profondément spirituelle :

"J'adore jouer John Constantine... C'est un personnage magnifique, pris dans une lutte morale immense", confiait l'acteur dans les colonnes d'Esquire. Et cette lutte trouve son paroxysme face au magnétisme brut de Stormare.

20 ans après sa sortie, alors que les rumeurs autour d'un Constantine 2 continuent de faire vibrer la toile, la performance de Peter Stormare reste le point d'orgue de l'oeuvre.

En rejetant les artifices faciles de l'horreur pour se concentrer sur l'étrangeté, le cynisme et une élégance corrompue, l'acteur suédois a façonné un Diable moderne, terrifiant et impossible à oublier. Un véritable chef-d'oeuvre de minimalisme horrifique. Et si vous avez envie de le (re)voir, Constantine est disponible sur HBO Max.

Vincent Formica
Vincent Formica
-Journaliste cinéma
Bercé dès son plus jeune âge par le cinéma du Nouvel Hollywood, Vincent découvre très tôt les œuvres de Martin Scorsese, Coppola, De Palma ou Steven Spielberg. Grâce à ces parrains du cinéma, il va apprendre à aimer profondément le 7ème art, se forgeant une cinéphilie éclectique.