Parfois, un simple battement d'ailes de papillon en coulisses redessine à jamais l'histoire du cinéma. C'est précisément le cas pour le rôle emblématique de l'enseignant John Keating dans Le Cercle des poètes disparus.
Si ce chef-d'oeuvre est aujourd'hui indissociable de la performance habitée de Robin Williams, il s'en est fallu de peu pour que le charismatique Liam Neeson n'enfile la veste en tweed du professeur de lettres.
Le rendez-vous manqué d'un géant du cinéma
À la fin des années 1980, Liam Neeson est un acteur en pleine ascension, cherchant encore le grand rôle dramatique qui le propulsera au sommet. Quand le scénario écrit par Tom Schulman arrive entre ses mains, c’est le coup de foudre artistique. Neeson est immédiatement captivé par la force de cette histoire.
Le réalisateur initialement rattaché au projet, Jeff Kanew, partage cet enthousiasme et voit en lui l'interprète idéal pour incarner Keating. Liam Neeson passe alors plusieurs essais caméra extrêmement convaincants pour les studios. Malheureusement, la dure réalité d'Hollywood et les exigences commerciales de Disney font dérailler cette collaboration.
Soucieuse de garantir un succès au box-office, la major insiste pour recruter une immense star. Au moment où Dustin Hoffman entre dans la danse avec la ferme intention de réaliser lui-même le film, Jeff Kanew est évincé, entraînant dans sa chute le départ de Liam Neeson.
Des années plus tard, en octobre 1996, l’acteur confiera d'ailleurs au Los Angeles Times toute l'amertume laissée par cette opportunité manquée : "C'est l'une des plus grandes déceptions de ma vie", a-t-il admis.
Warner
Un récit universel
Pour comprendre la douleur d'un tel regret, il faut replonger dans l'essence même du scénario de Tom Schulman. L'intrigue nous transporte en 1959, au coeur de la très austère et prestigieuse académie de Welton, une école pour garçons réputée pour sa discipline de fer.
C'est là que fait son entrée John Keating, un enseignant de littérature aux méthodes révolutionnaires. En poussant ses élèves à s'approprier le concept du "Carpe Diem" (profite du jour présent) et à arracher les pages conformistes de leurs manuels, il s'érige rapidement en mentor spirituel.
Fascinés par cet esprit libre, un groupe d'élèves mené par le timide Todd Anderson (Ethan Hawke) et le passionné Neil Perry (Robert Sean Leonard) décide de ressusciter une société secrète autrefois créée par Keating : le "Cercle des poètes disparus".
Dans une grotte cachée, à la lueur des bougies, ils s'affranchissent des attentes étouffantes de leurs familles pour célébrer la poésie, la vie et l'individualité. Mais cette quête d'émancipation poétique va se heurter de plein fouet au conservatisme implacable de l'institution, menant l'un d'eux vers un destin tragique et les autres à une prise de conscience d'une beauté bouleversante.
Le rebond de Liam Neeson
Après le départ de Jeff Kanew, le projet a subi plusieurs métamorphoses avant que Peter Weir n'en prenne brillamment les rênes. C'est sous sa direction que Robin Williams délivrera l'une de ses performances les plus mémorables et touchantes, décrochant au passage une nomination méritée aux Oscars.
Bien que la blessure soit restée vive pour Liam Neeson, le destin s’est montré clément. Quelques années après cette immense déception, sa rencontre avec Steven Spielberg pour La Liste de Schindler lui offrira enfin la reconnaissance internationale qu'il méritait.
Reste pour nous, cinéphiles, le doux rêve d'un univers alternatif où la voix grave et solennelle de Neeson aurait résonné dans les classes de Welton en déclamant Whitman. Une certitude demeure : qu'il soit incarné par Williams ou Neeson, le message de Keating traverse les époques sans prendre une seule ride. "Carpe Diem" !