Ça parle de quoi ?
Peu avant le coup d'État chilien de 1973, deux agents de la CIA, Chris et Lee, sont envoyés de Santiago vers l'île de Pâques par leur supérieur, MJ. Au milieu des statues emblématiques de l'île, tandis que ces partenaires de longue date sont confrontés à leur sombre passé et aux complots en cours, Chris noue une relation avec deux étudiantes rebelles qui menace de faire basculer dans le chaos leur séjour dans ce paradis isolé…
Wild Guns
En 2008, il a relancé la carrière d'un Colin Farrell alors au creux de la vague avant de lui offrir un prix d'interprétation à Venise quatorze ans plus tard. Grâce à lui, Frances McDormand et Sam Rockwell ont inscrit leur nom au palmarès de l'Histoire des Oscars, et John Malkovich a lui aussi triomphé à la Mostra, en septembre dernier. Non content d'être l'un des plus grands dramaturges de Grande-Bretagne, et le premier depuis William Shakespeare à avoir présenté quatre pièces simultanément dans le West End à Londres, alors qu'il n'était âgé que de 27 ans, Martin McDonagh s'est imposé comme l'un des meilleurs auteurs et réalisateurs actuels.
Depuis Bons baisers de Bruges et en l'espace de cinq longs métrages, il a construit une oeuvre dans laquelle l'humour noir est roi, alors que la violence s'invite souvent dans ses récits, régulièrement portés par des duos (mal assortis de préférence), et qu'il navigue entre les lieux et les époques. Après l'Amérique d'aujourd'hui (Three Billboards) et l'Irlande du début des années 20 (Les Banshees d'Inisherin), il nous emmène cette fois-ci sur l'Île de Pâques (ou Rapa Nui) en 1973, à l'aube du coup d'état qui s'apprête à faire basculer le destin du Chili.
"Je suis allé à Rapa Nui avec l'espoir d'en faire le personnage de l'un des mes films"
"L'idée de Wild Horse Nine a débuté avec le lieu", nous dit Martin McDonagh lorsque nous l'interrogeons sur la manière dont ses projets naissent. "Je suis allé à Rapa Nui il y a quinze ans, avec l'espoir d'en faire, en quelque sorte, le personnage de l'un des mes films. J'ai d'ailleurs écrit plusieurs versions d'une histoire, toujours centrée sur deux hommes. C'était parfois un père et son fils, mais il y avait toujours cette idée que l'un d'eux soit à la fin de sa vie. Mais ce n'est que lorsque j'ai entendu parler de la vérité sur le Chili, et de ce que la CIA y avait fait en 1973, que les pièces du puzzle se sont emboîtées, en donnant à ces personnages une raison d'être là. Et ils sont donc devenus des agents."
Dans un long métrage, au croisement du drame et de la comédie, avec des soupçons de thriller, qui pousse même les curseurs de l'humour noir jusqu'à s'emparer de la théorie selon laquelle la CIA serait responsable de l'assassinant de John F. Kennedy en 1963 : "C'était une manière de relier entre elles les sombres choses dont l'agence s'est rendue responsable au siècle dernier. Son implication dans l'affaire JFK est bien évidemment une rumeur, mais j'ai toujours été fasciné par cette conspiration, donc j'ai pensé que ce serait un élément intéressant à ajouter à cette histoire."
Searchlight Pictures
Une histoire qui ne se mue pas en quête de vérité, comme Oliver Stone l'avait fait au début des années 90, car le coeur du récit reste la relation entre Chris (John Malkovich) et Lee (Sam Rockwell). Deux collègues de longue date qui, quand ils ne se chamaillent pas, font preuve d'une tendresse et d'une confiance l'un envers l'autre, avec un élément révélé au cours de l'intrigue, qui va amener l'aspect dramatique et le faire grandir, jusqu'à un final magnifique.
Entre le ton, ses personnages fatigués, la dynamique du duo ou l'ancrage dans une réalité historique (la guerre civile en Irlande hier, le coup d'état au Chili aujourd'hui), on peut penser aux Banshees d'Inisherin devant Wild Horse Nine. Mais les comparer n'aurait pas de sens car il ne s'agit, en rien, des mêmes films. Ses points communs traduisent en effet des obsessions chez un auteur qui revient sans cesse nous séduire (même 7 Psychopathes, plus mineur, possède ses moments), avec des films qui fonctionnent comme des ensembles.
Ça se passe comme ça chez McDonagh
Lorsque l'on ressort d'un long métrage de Martin McDonagh, ce n'est pas une scène ou un fait saillant que l'on retient, mais un tout, fruit d'une écriture au cordeau doublée d'une mise en scène précise et jamais ostentatoire, et d'une direction d'acteurs qui touche à la perfection, tant il parvient à chaque fois à tirer le meilleur de son casting. "Je fais toujours des répétitions pendant deux semaines, avant le début du tournage, pour discuter du scénario", nous dit-il lorsque nous lui demandons de nous révéler son secret sur ce point. "Cela nous permet de nous connaître, de nous détendre."
"Cela me permet aussi de voir si les acteurs que j'ai choisis s'apprécient. Et cela représente une grosse partie de ma méthode de travail. Mais j'aime aussi, vraiment, sentir que la confiance est là, car c'est pour moi l'un des éléments les plus importants lorsque l'on dirige un film." "Les choses sont assez simples avec lui", ajoute Sam Rockwell qui tourne pour la troisième fois sous sa direction. "On ne fait que lire, relire et re-relire. Puis on fait quelques ajustements, et nos personnages prennent vie. Il y a vraiment quelque chose de simple chez Martin, ce n'est jamais trop complexe."
Searchlight Pictures
"Il n'essaye pas de jouer à des jeux psychologiques avec nous", complète John Malkovich, nouveau venu dans son univers et bien placé dans la course aux prochains Oscars grâce à lui. "Il va droit au but car il a des idées très précises sur le son et l'apparence des choses. Je dis souvent que, quand vous faites un film, vous intégrez le rêve de quelqu'un d'autre, et vous devez accepter que ce n'est pas le vôtre. Quand un acteur décroche un rôle, il faut bien sûr qu'il ait une idée de le direction vers laquelle les choses doivent ou peuvent aller. Mais, au final, vous n'êtes qu'un élément du rêve d'un autre, et il faut réussir à intégrer cet aspect et le place qu'on y occupe."
"Il peut arriver que cela créé une confusion chez les acteurs, mais j'essaye toujours de faire en sorte que cela ne m'arrive pas et de bien comprendre mon rôle en en discutant avec le réalisateur." Cela veut-il dire que la précision dont Martin McDonagh fait preuve empêche l'improvisation ou le fait de proposer des choses au détour d'une prise ? "Ce n'est pas quelque chose que je recherche absolument", affirme John Malkovich. "Je l'ai étudiée et je suis heureux de pouvoir le faire, j'ai même tourné une série entière qui s'est écrite au fil de l'eau, et même réécrit des films entiers. Tout comme j'ai fait exactement ce qu'on me demandait et fermé ma bouche."
"Les films de Martin McDonagh sont comme des plats raffinés, qui ne nécessitent pas vraiment qu'on en rajoute"
"Les films de Martin McDonagh sont comme des plats raffinés, qui ne nécessitent pas vraiment qu'on en rajoute", enchaîne Sam Rockwell. "Il me semble que c'est Meryl Streep qui a dit que les meilleures improvisations ont lieu juste avant 'Action !' et juste avant 'Coupez !', s'ils laissent les caméras tourner. Je pense qu'elle a raison, car vous cherchez à mettre le moteur en route au début, et à la fin il y a des restes de ce que vous venez de jouer. Mais tout est là et servi à point chez Martin McDonagh."
Et c'est sans doute pour cette raison qu'on aime autant ses films. L'humour fait mouche, l'émotion nous touche en plein coeur, la violence fait mal et ses interprètes s'offrent l'un des sommets de leurs carrières respectives. Mais il y a ce sentiment d'être face à un travail d'orfèvre. Celui d'un auteur qui ne semble pas se regarder écrire ni tout miser sur la post-production pour donner un sens à sa nouvelle oeuvre. A tel point qu'on ne devrait pas être surpris d'être à ce point emballé par Wild Horse Nine, mais c'est pourtant ce qu'il se produit car, bien aidé par deux acteurs au sommet de leur art, il parvient également à ne pas se répéter.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 7 octobre 2026