Inconnu ou presque du grand public, le britannique Clive Barker, âgé aujourd'hui de 74 ans, mène depuis plusieurs décennies une carrière singulière. Tout à la fois romancier, dramaturge, scénariste de bande dessinée et même de jeux vidéo, peintre, cinéaste... c'est un véritable touche-à-tout, ayant développé un univers lorgnant souvent vers le SM et les chairs torturées.
La tête de file ce ce que l'on a appelé le Splatterpunk; un mouvement de l'horreur fictionnelle qui se distingue par son côté très graphique, souvent gore, des descriptions de violence, un aspect contre-culturel (via le punk), et l'absence de limites dans la description de l'horreur. Autant dire un artiste aux partis pris souvent extrêmes et radicaux, qui ne va logiquement pas plaire à tout le monde...
Au cinéma, il avait frappé un grand coup en 1987 avec un film devenu culte, Hellraiser, qui engendrera d'ailleurs (et hélas..) des suites toujours plus faibles. Mais aussi un film tout à fait étonnant, Cabal, en 1990, qui relate les mésaventures d'un groupe de monstres / mutants tentant d'échapper à un tueur en série... incarné par nul autre que David Cronenberg. Contrairement au précédent, Cabal fut un gros échec en salle, mais a su, lui aussi, gagner ses galons de film culte.
Le cimetière des projets abandonnés
Clive Barker a aussi eu, comme bien d'autres avant lui, son lot de projets abandonnés, et notamment pour le cinéma et la télévision, qu'il a d'ailleurs recensé sur son site personnel. En 2000, l'auteur - cinéaste était censé frapper un grand coup : la firme Disney était intéressée pour produire une nouvelle franchise cross media basée sur cinq ouvrages, Abarat.
"En 1995, Clive a commencé à peindre d’immenses images oniriques qui ne ressemblaient en rien à ses œuvres précédentes. Il a alors envisagé ces tableaux comme les illustrations d’un recueil de 25 contes : un "Livre d’heures" qui décrirait toutes les émotions d’une journée, heure par heure (avec une 25e heure supplémentaire, mystique).
Le Livre d’heures est devenu un univers à part entière – l’Abarat – et, à mesure que les tableaux se succédaient, l’histoire s’est développée pour former une série de quatre, puis de cinq livres" précise le site officiel.
clivebarker.info
Abarat, c'est l'histoire d'une adolescente nommée Candy Quackenbush, vivant dans une petite ville ennuyeuse et perdue au milieu de nulle part, appelée Chickentown, dans le Minnesota. Un jour, alors qu’elle contemple un horizon sans relief, celui-ci se transforme mystérieusement en véritable mer, et Candy — à l’instar d’Alice au pays des merveilles — est emportée dans un monde fantastique très élaboré.
Dans cette mer se trouve un archipel de 25 îles, chacune étant éternellement figée à une heure précise de la journée. Sur Autland, il est toujours sept heures du matin. Sur Yzil, il est toujours midi. Sur Ninnyhammer, il est toujours 22 heures. L’île sombre de Gorgossium est le royaume de Minuit. Candy se retrouve poursuivie par le maléfique Christopher Gangrène, seigneur de Minuit, qui est attiré par elle pour des raisons mystérieuses.
Abarat, le Seigneur des anneaux de Disney
C'est par un communiqué de Presse tonitruant, relayé par Variety, que la firme aux grandes oreilles annonçait un accord majeur avec Clive Barker. La personnalité sulfureuse de l'écrivain tout comme son oeuvre passée ne semblait nullement freiner les ardeurs de Disney, qui espérait alors impulser une franchise estampillée Fantasy aussi grosse que Harry Potter ou Le Seigneur des anneaux. Des franchises cinématographiques encore en devenir, avec les risques financiers qui allaient avec...
Pour convaincre Disney, Barker fit venir chez lui un dirigeant de la firme pour lui présenter l'univers d'Abarat, en s'appuyant uniquement sur ses peintures. Disney s'est immédiatement engagé dans un projet multimédia d'envergure, sans avoir lu un seul mot des livres. Moyennant quoi Disney versa 4 millions de dollars à Barker pour acquérir les droits, avec l'intention de lui verser 4 millions supplémentaires au fur et à mesure de l'avancement du projet.
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"Je les vois [NDR : les films] comme un mélange entre Harry Potter et une version contemporaine du Magicien d’Oz, mais avec des personnages et un univers encore plus riches" lâchait, enthousiaste, Michael Mendenhall, président du marketing et de la synergie chez Walt Disney Studios. "Clive a créé un archipel mystique".
Il y avait plus : Michael Mendenhall envisageait même d'étendre cet univers dans des séries TV, et même, pourquoi pas, en faire un thème pour les parcs d'attractions de la firme :
"[Ce qui a séduit Disney dans cet accord, c'est] que cette franchise cinématographique pourrait donner lieu à une multitude de déclinaisons créatives : jeux interactifs, séries d'animation, séries en prises de vues réelles, attractions de parcs à thème, musique et reproduction des illustrations du film. Pour nous, c'est un moyen de développer du contenu créatif qui restera d'actualité pendant de nombreuses années. Sur ce projet, Clive a clairement une vision créative qui correspond parfaitement à celle de notre studio".
"C'est une alliance merveilleuse"
Un an après la signature de ce deal, Clive Barker était encore plein d'enthousiasme et très optimiste, ainsi qu'il le confiait au journaliste Philip Nutman du magazine Fangoria, dans un entretien fleuve :
"Ce qu’ils ont fait, c’est quelque chose qu’ils n’avaient jamais fait auparavant : ils ont acheté un univers de fond en comble. Ils sont venus, ont découvert une maison remplie de tableaux, m’ont entendu parler de cet univers, de ses personnages et de ses philosophies, puis ils m’ont dit : "Nous voulons exploiter ce contenu sur tous les supports où nous sommes présents, du théâtre aux parcs, en passant par les jouets, etc". Et c’était exactement mon rêve pour ce contenu. C’est une alliance merveilleuse".
On comprend son enthousiasme. A cette époque, Clive Barker cherchait activement à briser l'image exclusive de "maître de l'horreur" que les éditeurs et Hollywood lui avaient collée. C'est durant cette période qu'il commence à développer massivement des projets de Fantasy illustrés et des collaborations diverses, prouvant qu'il refusait d'être résumé à un seul médium ou à un seul genre.
À peine le premier livre avait-il été publié en septembre 2002 que le travail sur le scénario commença. John Harrison (futur scénariste et réalisateur de la série Creepshow !) fut engagé comme scénariste et a remis une première version du scénario en 2004. Disney prévoyait de produire Abarat sous la forme d'une trilogie, pour commencer.
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"Nous ne ferons jamais rien qui puisse nuire à la marque Disney, jamais !"
Dans un entretien accordé à la revue Publisher's Weekly en 2001, Michael Mendenhall semblait pourtant, et paradoxalement, déjà tempérer les ardeurs de la firme quant à une mise en chantier rapide de l'adaptation de l'univers de Clive barker. Avant même la publication du premier tome, en fait...
"La raison [de ce retard] est que nous souhaitons peut-être repousser les limites de notre technologie cinématographique. S’il s’agissait d’un mélange de prises de vues réelles et d’images de synthèse, il faudrait au moins trois ou quatre ans pour aboutir à un résultat vraiment fantastique.
Tous les personnages qu’il a dessinés ne feront pas nécessairement partie du film, ni d’aucun autre produit dérivé créé à partir de celui-ci. Nous ne ferons jamais rien qui puisse nuire à la marque Disney, jamais.
Nous étions tellement ravis d’avoir décroché ce projet : Spielberg, Katzenberg, Fox et tout le monde essayaient de l’obtenir. Tout le monde mettait les bouchées doubles. Mais nous n’avons pas cherché à en mettre plein la vue. Nous sommes simplement revenus vers eux et avons présenté nos atouts, ce que notre entreprise ferait et comment nous le ferions".
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Un des plus célèbres cas de Development Hell des années 2000
Malgré l'investissement colossal et l'enthousiasme initial des dirigeants du studio, le projet s'est lentement enlisé dans les sables mouvants de la production hollywoodienne jusqu'à son abandon définitif. Plusieurs facteurs cruciaux, tant artistiques que structurels, financiers et humains, expliquent comment ce rêve de fantasy s'est transformé en un mirage inaccessible.
La première barrière, et sans doute la plus infranchissable, réside dans la nature même de l'œuvre de Clive Barker. Bien que Disney ait cherché à positionner Abarat comme un "Magicien d'Oz contemporain", le matériel d'origine s'est avéré d'une étrangeté profondément incompatible avec l'ADN culturel du studio aux grandes oreilles.
Pour façonner l'archipel mystique d'Abarat — où chacune des vingt-quatre îles représente une heure différente de la journée, complétée par une vingt-cinquième heure hors du temps —, Barker n'a pas seulement écrit des mots. Il a peint à l'huile plus de trois cents toiles d'un surréalisme saisissant pour illustrer ses livres.
Ses créatures hybrides, ses paysages oniriques, ses monstres baroques et ses ambiances parfois profondément grotesques ou mélancoliques portaient la signature indélébile de l'auteur de Hellraiser. Traduire cet univers visuel à l'écran de manière fidèle exigeait de conserver cette bizarrerie inhérente.
Or, la direction créative de Disney s'est rapidement heurtée à un dilemme insoluble : édulcorer l'univers visuel d'Abarat pour le rendre conforme à ses standards familiaux revenait à en trahir l'essence même et à s'aliéner la base de fans, tandis que le restituer avec sa noirceur d'origine menaçait d'effrayer le jeune public et de nuire à l'image de marque globale de l'entreprise.
Ce conflit fondamental de tonalité artistique a paralysé l'écriture des premiers scénarios, le studio cherchant désespérément à lisser un univers qui refusait de l'être.
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Mickey prend un énorme coup de froid
À cette impasse artistique s'est ajoutée une profonde mutation de la stratégie financière et industrielle de Disney au cours des années 2000. L'enthousiasme initial pour la fantasy s'est progressivement transformé en une grande frilosité suite aux échecs répétés du genre au box-office mondial.
Si le premier volet du Monde de Narnia en 2005 a été un triomphe, ses suites ont rapidement décliné, prouvant qu'aucune franchise n'était à l'abri d'une lassitude du public. D'autres studios ont bu la tasse avec des projets similaires, à l'image de l'échec cuisant de l'adaptation de La Boussole d'Or par New Line Cinema.
Ces contre-performances ont envoyé un signal d'alarme à l'industrie : le public n'adhérait pas aveuglément à n'importe quel univers fantastique, et l'investissement requis pour donner vie à un monde aussi complexe qu'Abarat — estimé à plus de 150 millions de dollars par film — représentait un risque financier beaucoup trop lourd.
Cette prudence a été exacerbée par le changement historique de direction au sein de la Walt Disney Company. Avec l'arrivée de Bob Iger à la tête du groupe et les rachats successifs de Pixar, Marvel, puis Lucasfilm, le modèle économique de Disney a radicalement changé.
Pourquoi parier sur une franchise de fantasy complexe, clivante et non encore éprouvée auprès du très grand public, alors que le studio pouvait désormais s'appuyer sur des blockbusters extrêmement sécurisés, standardisés et rentables comme l'univers cinématographique Marvel ou la saga Star Wars ? Abarat a tout simplement perdu sa priorité politique et budgétaire au sein des bureaux exécutifs.
https://www.clivebarker.info/
Une santé qui vacille
Enfin, et ce n'est pas la moindre des raisons : la viabilité du projet reposait entièrement sur le rythme de production littéraire de Clive Barker, un aspect qui a échappé au contrôle de Disney. Le contrat initial de franchise était calibré sur une publication régulière des cinq volumes prévus. Or, le processus créatif de Barker s'est révélé être un travail titanesque et de longue haleine, ralenti par son exigence artistique et, tragiquement, par de graves problèmes de santé.
Si le deuxième tome est sorti deux ans après le premier, en 2004, il aura fallu attendre sept longues années pour que le troisième volet voit le jour en 2011. Ce calendrier étiré à l'extrême a rendu impossible la planification d'une saga cinématographique cohérente à Hollywood, où les acteurs vieillissent et les équipes techniques se dispersent.
Pour couronner le tout, en 2012, Clive Barker a été plongé dans un coma profond suite à un choc toxique sévère, une épreuve dont la convalescence a été extrêmement longue et éprouvante. Ce drame personnel a mis en pause l'écriture des deux derniers tomes de la saga, qui demeurent inachevés à ce jour.
Sans conclusion littéraire établie et face à des délais de production intenables, l'option d'adaptation de Disney a fini par expirer, scellant le destin d'un projet trop ambitieux, trop étrange et trop fragile pour les rouages impitoyables du cinéma de divertissement de masse.
Libéré de Disney, l'archipel attend son heure
Libéré de l'emprise de Mickey, l'archipel d'Abarat attend son heure. Après l'expiration de son contrat avec Disney en 2006, Clive Barker a récupéré l'intégralité de ses droits créatifs.
Lors des négociations de renouvellement, les avocats de Disney tentèrent en effet un coup de bluff en proposant de conserver les droits d'adaptation exclusifs pour quatre années supplémentaires... sans verser le moindre dollar à l’auteur !
Face à cette offre aberrante, Clive Barker a immédiatement mis fin au partenariat :
"L'œuvre est de retour entre mes mains, j'en suis le propriétaire et je ne leur dois absolument rien. Leurs méthodes de travail ne me convenaient pas" a-t-il écrit sur son site.
S'il a d'abord dû faire face à de graves problèmes de santé ralentissant l'écriture, l'écrivain de 74 ans a récemment annoncé se consacrer exclusivement à la finalisation de sa saga avec les tomes 4 (Kry Rising) et 5 (Abarat : Until The End Of Time) .
À l'ère des blockbusters de streaming, le rêve de voir Candy Quackenbush s'animer à l'écran n'a peut-être jamais été aussi proche, mais cette fois, ce sera sous l'œil ultra-protecteur de son créateur.