"Peu importe qui joue dedans, ça n'ira nulle part" : il y a 56 ans, Clint Eastwood faisait une prédiction visionnaire sur Hollywood
par Vincent Formica
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C’est une pépite d’archive qui refait surface ! Face aux Cassandre qui annonçaient déjà la mort du cinéma sur grand écran, un jeune Clint Eastwood livrait une analyse d’une lucidité redoutable sur les recettes du succès et les limites du star-system.

À l’heure où les débats sur l’avenir des salles obscures face aux plateformes de streaming et à la fatigue des franchises battent leur plein, il est fascinant de constater qu’Hollywood a toujours aimé se faire peur.

Depuis quelques semaines, un court extrait d’interview de Clint Eastwood, partagé notamment par le média WriteSeen sur YouTube et Facebook, fait le tour de la toile.

Détendu, le regard perçant et la voix posée, l’acteur et réalisateur légendaire y démonte avec un calme olympien les prédictions alarmistes sur la fin imminente de l’industrie cinématographique.

La fine analyse de Clint Eastwood

Des propos qui résonnent aujourd’hui avec une modernité troublante, mais qui méritent que l’on remette les pendules à l’heure. Dans cet enregistrement, la journaliste lance à l’acteur un constat sans appel, typique des grands titres de la presse américaine de l’époque : "On entend et on lit sans cesse que l’industrie cinématographique telle que nous l’avons connue est mourante ou morte."

Loin de céder à la panique ambiante, Clint Eastwood esquisse un sourire et balaie l’argument d’un revers de la main : "Je ne le pense pas, non. Parce que juste au moment où tout le monde la déclare mourante ou morte, il y a toujours un ou deux grands succès qui sortent de nulle part. Cela semble fonctionner par vagues : un film à succès sort, comme La Mélodie du bonheur, et engrange une somme d’argent colossale au box-office."

Pour l’interprète de L’Homme des hautes plaines, le cinéma est avant tout une affaire de cycles. Chaque fois que le public semble déserter les salles au profit du confort de son salon et de la télévision, un phénomène inattendu vient relancer la machine et prouver que l’expérience collective sur grand écran reste irremplaçable.

Warner

Le piège du star-system

La journaliste relance Clint Eastwood alors sur les méthodes de financement d’Hollywood : "L’industrie est-elle obsédée par les superstars ?" Là encore, celui qui s’apprête à devenir l’un des cinéastes les plus rentables et respectés d’Amérique livre une leçon de cinéma implacable.

S’il reconnaît le poids des têtes d’affiche pour monter un projet, il rappelle une vérité fondamentale que beaucoup de producteurs oublient encore aujourd’hui : "Oui, bien souvent, ils arrivent à financer un film grâce aux noms des acteurs et à la combinaison de l’équipe, de qui réalise, etc. Mais ce n’est pas toujours le cas."

"Pour faire un film à succès, il faut avoir la bonne histoire, le bon élément qui touche le public au bon endroit. Ces acteurs peuvent peut-être attirer les spectateurs au début, mais si le film n’est pas à la hauteur, si ce n’est pas un bon film, peu importe qui joue dedans, ça n’ira nulle part."

Pour faire un film à succès, il faut avoir la bonne histoire, le bon élément qui touche le public au bon endroit.

Une philosophie que Clint Eastwood appliquera toute sa carrière au sein de sa société de production Malpaso : privilégier la solidité du scénario, tourner vite, maîtriser ses budgets et ne jamais se reposer uniquement sur son statut d’icône pour remplir les salles.

Une erreur de date

Par ailleurs, si la vidéo est présentée comme une "interview rare de 1981", les cinéphiles les plus attentifs auront immédiatement tiqué sur un détail de taille. En réalité, cet entretien a été tourné 10 ans plus tôt, sûrement autour de 1970-1971 ! Comment en être certain ?

Au-delà du look très "début des seventies" de l’acteur (qui enchaînait alors sa première réalisation Un frisson dans la nuit et le mythique Inspecteur Harry), c’est sa propre réponse qui trahit la véritable date de l’archive. Pour illustrer le triomphe absolu au box-office, Clint Eastwood cite spontanément La Mélodie du bonheur.

Sorti en 1965, le film musical de Robert Wise avec Julie Andrews avait effectivement pulvérisé tous les records historiques, détrônant même Autant en emporte le vent à l’époque. Or, en 1981, le paysage hollywoodien avait déjà totalement changé : Le Parrain (1972), Les Dents de la mer (1975), Star Wars (1977) ou encore L’Empire contre-attaque (1980) avaient depuis longtemps redéfini la notion même de blockbuster.

L'avènement du Nouvel Hollywood

Si l’interview avait eu lieu en 1981, jamais Eastwood n’aurait pris un film de 1965 comme référence suprême du box-office récent ! Replacée à sa juste date (1970-1971), la question de la journaliste prend d’ailleurs tout son sens. À cette période précise, Hollywood traverse l’une des pires crises financières de son histoire. C’est l’effondrement brutal du vieux système des studios de l’Âge d’or.

Éblouis par le triomphe de La Mélodie du bonheur en 1965, les grands studios ont englouti des fortunes colossales à la fin des années 1960 dans des comédies musicales gigantesques et des fresques historiques hors de prix (L'Extravagant Docteur Dolittle, Star!, Hello, Dolly, La Kermesse de l'Ouest dans lequel jouait d'ailleurs... Clint Eastwood !)

Résultat : une série de flops monumentaux, des studios au bord de la faillite rachetés par des conglomérats industriels, et une presse qui titre chaque semaine sur "la mort d’Hollywood". Pourtant, comme le pressentait Clint Eastwood dans cet extrait, le salut viendra des histoires.

C’est précisément sur les cendres de ce vieux système que va éclore le Nouvel Hollywood au début des années 1970, porté par une nouvelle génération de cinéastes (Francis Ford Coppola, Steven Spielberg, Martin Scorsese, George Lucas… et Clint Eastwood lui-même derrière la caméra) qui remettront le scénario et l’audace au coeur du réacteur. Plus d’un demi-siècle plus tard, la leçon du maître n’a pas pris une ride.

Vincent Formica
Vincent Formica
-Journaliste cinéma
Bercé dès son plus jeune âge par le cinéma du Nouvel Hollywood, Vincent découvre très tôt les œuvres de Martin Scorsese, Coppola, De Palma ou Steven Spielberg. Grâce à ces parrains du cinéma, il va apprendre à aimer profondément le 7ème art, se forgeant une cinéphilie éclectique.
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