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    Jan Kounen raconte son "Darshan"
    1 déc. 2005 à 07:00
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    Sur le documentaire "Darshan", la spiritualité ou sur son controversé "Blueberry", Jan Kounen est intarissable. AlloCiné l'a rencontré pour un voyage vers l'infini et l'au-delà !

    AlloCiné : Pourquoi avoir tourné "Darshan" en super 16 [la pellicule et ce format en particulier ne sont que très rarement utilisés en documentaire, ndlr] ?
    Jan Kounen : Ce n'est pas mon idée. C'est ma compagne, la réalisatrice Anne Paris, qui me l'a suggéré dès le début du projet : "Pourquoi ne filmerais-tu pas le film à ta manière ? Il y a déjà tellement d'images qui existent sur Amma en vidéo." Elle avait raison. J'ai décidé de tourner en film. L'une des qualités d'un réalisateur, pour moi, est d'accepter les idées des autres si elles ont du sens pour le projet. Je n'arrive pas à imaginer le film autrement aujourd'hui. Tourner en film est plus contraignant, mais le résultat est aussi beaucoup plus pictural.

    Au niveau du plan de travail, comment vous organisiez-vous ?
    Nous savions où Amma passait, nous la suivions et il y avait beaucoup d'improvisation. Nous passions peu de temps dans chaque ville, c'était un repérage rapide, nous tournions très vite, de manière très instinctive. Petit à petit, le travail s'est organisé. Le film a été monté et je me suis rendu compte que les autres tournages étaient beaucoup plus organisés.

    Pas de découpage ?
    Pas de découpage du tout. On parlait simplement pendant le plan... Je connais très bien le steadycameur Eric Catelan et le chef opérateur Sébastien Pentecouteau, puisqu'on avait fait Blueberry ensemble. Très vite, j'ai laissé le champ à Eric pour faire des plans. Il y a souvent des plans que j'ai montés où je leur avais dit "coupez" avant. Il a continué, il ne m'a pas écouté, je voyais le plan se dérouler et je laissais faire. Finalement, il y a un ou deux plans que j'ai montés au delà du "coupez" parce qu'il avait tourné 20 secondes de plus. Le plan du carrefour de Benarès, si on veut le faire en fiction, il faut trois jours et beaucoup d'argent. Nous l'avons fait en 20 minutes !

    Qu'est-ce qui t'a fait "flasher" sur Amma ?
    D'abord, j'ai simplement ressenti qu'il se passait quelque chose. J'ai passé du temps dans la jungle avec les Indiens et ils m'ont un peu éduqué à ressentir. C'est le corps qui te dit : "Là, il se passe quelque chose." C'est assez mystérieux ou mystique comme attitude. Ensuite, j'essaie d'affiner cette sensation, je passe deux heures à affiner. J'ai aussi voulu faire ce film parce que c'est une très belle histoire, c'est un mythe devenu réalité : l'histoire d'une petite fille qui voulait embrasser le monde et qui, cinquante ans plus tard, y est parvenue. En faisant le film, j'avais l'impression de faire quelque chose de bien pour quelqu'un, alors qu'en revenant, je me suis dit que s'il y a quelque'un qui a reçu quelque chose dans cette histoire, c'est moi. Amma est considérée en Inde comme une sainte vivante, ça veut dire quoi ? Ca veut dire quelqu'un qui est simplement dans l'amour, le soutien, l'assistance aux autres. L'amour coule d'elle, son Darhsan est une rivière d'amour sans fin. Dans nos sociétés, on place souvent le divin à l'extérieur, alors qu'en Inde et chez d'autres peuples, tout se passe à l'intérieur, c'est la manière de regarder le monde et de le percevoir. De ce point de vue là, Amma incarne quelque chose de cette société, elle se rend au monde. C'est le sens qu'elle donne à sa vie, et c'est pour cela qu'elle est reconnue. En même temps, je voulais la montrer sous son aspect humain, la montrer quand elle est fatiguée. Pour nous faire encore mieux ressentir son humanité, Amma c'est la transcendance, elle nous présente et nous montre son potentiel, celui de pouvoir aimer sans retenue. Je ne suis pas un disciple d'Amma. Mais je comprend la dévotion qui l'entoure et j'ai un profond respect pour cette femme remarquable.

    C'était la première fois que tu allais en Inde ? Comment est la société ?
    En Inde, il y a des choses que j'ai trouvées merveilleuses et il y en a d'autres, pour un occidental, et même d'un point de vue humain, qui sont choquantes. La misère, les castes, des choses contre lesquelles Amma se bat et que j'ai essayé de mettre dans le film, mais avec un autre regard. On connait les problèmes de l'Inde en Occident. C'est rassurant, du coup, de critiquer ce pays, c'est souvent les premières choses qui viennent sur l'Inde. Mais les Hindous ont un rapport à la vie qui est totalement autre. Il y a une proximité psychologique avec la mort, une relation que je trouve plus claire que dans notre culture. C'est assez intéressant, on a tendance à croire que l'hindouisme est un panthéon de divinités, et pour cela, ça nous paraît archaïque, mais les divinités de l'hindouisme peuvent être vues comme la représentation de la source de nos différents sentiments. C'est assez sain de placer Dieu à l'intérieur de nous-mêmes. Pour les Hindous, le Créateur et la création ne font qu'un, le Créateur EST la création en mouvement. Ce n'est pas "notre univers est la création de Dieu", mais "Tout est Dieu". Le regard est différent.

    Jusqu'à Blueberry, il était facile de te mettre une étiquette de "cinéaste énervé" aux côtés de Gaspar Noé par exemple. Avec "Darhsan", d'aucuns d'aucun diront "c'est le cinéma de la maturité". Tu es sensible à cette idée ? Comment vois-tu ton cinéma ?
    En mouvement. C'est vrai qu'il y a un grand écart entre Vibroboy et Darshan ! Mais en observant, je pense que mes premiers films, Vibroboy et Dobermann, sont des films en réaction, des films provocateurs : ils s'élèvent contre la politesse érigée au rang de vertu, ils rejettent certains des principes de notre sociéte avec violence. Une fois ce travail fait, il faut chercher ailleurs, voir ce que d'autres proposent. C'est ce que j'ai fait avec mes trois derniers films. Ce qui m'intéresse, c'est le mouvement, puis le garder, ne pas me figer. J'ai dû souvent me débarrasser d'étiquettes : d'abord, j'étais quelqu'un qui faisait de la pixilation, puis du cartoon. Après, effectivement, des films ultra énergiques, maintenant des films un peu contemplatifs,... Il faut continuer à chercher.

    Revenons sur Blueberry. C'est un film que tu défends comment, maintenant ?
    Je pense que c'est le film le plus personnel que j'ai fait, et quand tu es cinéaste, arriver à faire un film très personnel à une grande échelle, c'est un immense cadeau. Une fois que tu l'as fait –je n'avais pas encore 40 ans– tu es plein de gratitude. J'aime beaucoup ce film. Après... qu'il n'ait pas rencontré le succès tient à plein de raisons. C'est surtout un film très particulier pour un public peut-être réduit, mais pour ceux qui l'ont vraiment perçu pour ce qu'il est, je crois qu'ils ont fait un beau voyage. Si tu as du succès, tu as plus de liberté après. Moi, j'ai eu cette liberté pour ce film, et mon premier objectif n'est pas le succès public, mais celui de faire un bon film, novateur et créatif. Désormais, je suis vigilant sur l'équilibre entre le public et le sujet. Blueberry aurait été un succès s'il avait coûté le prix de Dobermann. Ils ont fait le même nombre d'entrées. Donc, pour un sujet difficile, je dois trouver l'équation qui rende viable le film d'un point de vue commercial. Sur ce point, Blueberry est un échec, mais il est pour l'instant le film le plus important que je devais faire comme cinéaste. Celui dont je suis le plus fier.

    Tu as goûté à certains psychotropes [l'ayahuasca] avec les Indiens, dans la jungle d'Amérique du Sud. Qu'est-ce que ça t'a apporté ? c'est quelque chose que tu continues à pratiquer ?
    Oui, bien sûr, je suis retourné voir les Indiens, c'est une pratique. Ils ont profondément changé ma façon de voir l'existence, et je suis lié à eux. Il se peut que je ne retourne pas les voir pendant un an, car j'ai une vie et d'autres films à faire. Si je te disais que je n'étais pas un disciple d'Amma, c'est que mon lien profond, ce qui m'a "réveillé", ce sont les Chamanes Shipibo.

    Tu sais que l'ayahuasca est disponible sur Internet, et en voyant Blueberry, il y a des jeunes qui seraient tentés d'essayer. Comment tu te places dans le discours sur les drogues ?
    Il faut bien comprendre que ce n'est pas une drogue, c'est une médecine traditionnelle, et il faut encore déconstruire une idée reçue. Un produit qui n'est ni toxique, ni addictif, on peut difficilement le classer dans les drogues. Ce n'est pas un produit, c'est une médecine, une plante sacrée pour les Indiens. Maintenant, c'est quelque chose qui peut être dangereux, si on en prend sans l'assistance d'un Chamane traditionnel, comme ça, pour le fun, sans rien savoir. A ce moment-là, on peut toucher des états psychologiques très difficiles. C'est une médecine aussi sérieuse que la chirurgie, sauf qu'elle agit sur "l'esprit". Il ne faut pas séparer l'outil de la personne qui travaille avec, même si c'est très difficile à concevoir dans notre civilisation et notre façon de penser le monde. Quelqu'un qui veut prendre cette plante parce qu'il veut se rééquilibrer, parce qu'il a des problèmes psychologiques, qu'il aille voir des médecins indigènes et qu'il suive un traitement avec eux, et uniquement eux. Qu'il prenne la plante avec eux dans une cérémonie, il pourra vivre des choses difficiles, mais il vivra cette expérience en sécurité. Il ne faut jamais oublier que les Indiens soignent avec ces plantes depuis des milliers d'années. Quelqu'un qui va prendre ça chez lui, ou n'importe quelle substance psychotrope seul, se met en danger. Dans Blueberry, je montre que quand tu es avec un guérisseur il peut te guider, mais si tu es seul, ça se passe très très mal. Donc j'estime mettre ces barrières : vous allez être face à vos peurs et vos terreurs, c'est pas du tout extatique et ça va mal se passer. Blueberry serait mort si l'indien n'était pas venu le chercher. Dans mon film, le message me semble clair : ne prenez pas d'Ayahuasca sans un Chamane.

    Où en est ton projet d'adapter le roman "99 francs" ?
    99 francs, c'est le projet le plus avancé de ceux que j'ai. Il y avait un scénario fait par Nicolas et Bruno, ceux qui ont fait Messages à caractère Informatif sur Caal +. Ils ont écrit un scénario qui était truculent, et dans lequel j'ai mis un peu plus de mon cinéma. Je travaille depuis mars-avril là-dessus, et là on a une version du scénario qu'on va commencer à tourner bientôt.

    Et puis il y a la fiction avec Manuel de La Roche, sur le bardö.
    Mais là, par contre, il y a vraiment un travail de réécriture important à faire sur le scénario, c'est une adaptation fictionnelle du Livre des morts Tibétains, sur les 49 jours qui sont pour les Tibétains le moment où l'âme se sépare du corps. Pendant 49 jours, elle va se séparer de ses différentes enveloppes, ses pensées, toutes ses émotions, les mémoires, etc... C'est un projet très ambitieux. J'ai écrit environ un tiers du scénario, je rencontre des Tibétains, je me documente. C'est vraiment quelque chose où il faut sentir que c'est le bon moment pour l'écrire.

    Propos recueillis le 7 novembre 2005 par Jérémy Noé
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    Commentaires
    • MzK0
      Je comprends les producteurs quand même (et pourtant, je trouvais l'autre titre plus intéressant): quand on mise autant d'argent sur un tel film, on veut se servir de la notoriété de la bd. Mais ce film peut être vu comme un univers parallèle au Blueberry original. Exemple: Akira de Katsuhiro Otomo, adapté de son propre manga est un film complètement différent de l'oeuvre original. Résultat ? Les deux oeuvres s'imbriquent, fusionnent et en créent une troisième. J'aime assez le principe. Otomo s'est lui même fait critiquer...parce qu'il ne respectait pas son propre manga ! :lol: Il est vrai que Charlier et Giraud devaient avoir des avis opposés sur l'évolution du personnage. C'est plus ou moins logique: après tant d'années, ces deux hommes ont dû suivre des chemins différents. Le Batman de Burton est très différent de celui de la bd pour moi, pmais j'adore son film, tout comme j'adore Batman Begins qui est lui vraiment fidèle. Pour l'avenir de Blueberry au cinéma, seul le temps nous le dira: les westerns sont rares au cinéma. Comme tu le dis, wait and see. ;)
    • shaoliv
      pour le titre,je ne savais pas que c'etait les producteurs mais ça ne m'etonnes pasje reconnais d'ailleurs que Kounen n'a jamais essayé dans les interwiews de faire passer son film pour une adaptation fidelel'avis de Giraud a propos de l'oppinion de Charlier est en effet loin d'etre neglieable ( comme l'avis du fils et de l'epouse de Charlier d'ailleurs)cela dit ,l'evolution du personnage dans la b.d depuis la mort de Charlier me laisse penser que les 2 createurs n'etaient peut etre plus tout a fait sur la meme longueur d'onde , mais bon ,ça peut etre un debat sans fin..sinon ,c'est vrai que Burton et Jackson ont été decriés aussipersonnellement ,je les trouve assez fideles dans l'esprita part ça,je serai ravi de me tromper sur l'avenir cinema de Blueberry et de voir un jour arriver d'autres adaptations "wait and see.." :jap:
    • MzK0
      Tu cites Burton pour les cinéastes qui adaptent des oeuvres, mais sache que celui ci a été très décrié à l'époque ! Jackson aussi. Raimi n'a pas cherché à faire d'adaptation très personnelle de Spider Man, c'est pour cela que les films sont si bien passés. J'apprécie personnellement toute "manière de faire", tant qu'on sent la passion du réalisateur. C'est ce qui m'importe le plus, plus que n'importe quelle fidélité à l'oeuvre d'origine. Je suis heureux que tu reconnaisses le talent de Kounen et les efforts qu'il a mis au service du film, mais ne te détrompe pas: Blueberry n'est pas mort au cinéma, tout reste à faire même. Kounen a posé des bases qui peuvent être facilement balayées. Oui, le film n'est pas fidèle à l'esprit de l'oeuvre, il est même "loosely adapted from...". Je crois que les initiateurs du film ont toujours été clairs vis à vis de cela dans toutes les interviews que tu pourras lire, et que tu aurais pu entendre avant la sortie du film. "Jan Kounen a donné des ailes à Blueberry", c'est ce qu'a dit Jean Giraud, je le pense aussi. Peut être que les héritiers de Charlier n'en sont pas satisfaits, mais qu'en aurait il pensé lui ? Giraud dit lui même qu'il aurait aimé, et ils étaient quand même assez proches, non ? Je ne dis pas qu'il détient la Vérité à ce sujet, mais son avis n'est pas négligeable. Pour ce qui est du "profit" de la notoriété de la bd, sache que Kounen souhaitait appeler le film "Muraya - (et en tout petit) l'expérience secrète de Mike Blueberry". Les producteurs ne voulaient pas de ça. ;)
    • shaoliv
      pour batman, il y a eu 3 gros succes avant le flop Clooneyl'"hommage aux createurs" est plutot un hommage a Moebiusle createur original est Charlier, scenariste unique de 22 albums sur 28 (au depart, Gigé devait etre le dessinateur)le nom de Charlier a été retiré du generique par ses heritiers qui ont estimé que le film n'etait pas fidele a l'esprit de l'oeuvrecerte, Mike fume parfois le calumet avec ses potes indiens mais il est bien plus souvent bourré!l'approche de Kounen est respectable (et fait avec talent)mais, ne s'appuyant pas sur un personnage deja solidement etabli au cinema, elle compromet son avenir par son echec au box-office mais j'espere me tromper!pour le probleme des "fans" , il est inevitable quand on adapte un personnage populaire et qu'on profite donc aussi de sa notorieté il y a aussi des "fans" realisateurs qui servent l'oeuvre sans l'etouffer avec leur style(Burton,Jackson,Raimi...)
    • MzK0
      Qui a dit que Blueberry au ciné c'était mort ?Regarde Batman Begins où les auteurs ont tout repris depusi le début. Le film de Jan était le plus bel hommage qu'il pouvait faire aux créateurs de la bd. Après le problème, c'est toujours les fans. Quel est le rapport avec Raimi ? Aucun. leurs approches sont tellement différentes... Enfin, bref.
    • shaoliv
      sur Blueberryquand on veut se faire plaisir et signer un film personnel pour un public reduit,mieux vaut ecrire ou se faire ecrire un sujet original plutot que de prendre en otage un personnage aimé depuis des décennies avec mes potes fans de b.d nous attendions ce film depuis + de 30 ans (eh oui!) et Kounen nous a cassé notre trip (et nous ne sommes pas les seuls)le probleme c'est qu'il a aussi plombé l'avenir de Blueberry au cinema c'est dommage car avec un minimum de respect pour l'oeuvre originale il y avit matiere a faire un bien beau filmmais n'est pas Sam Raimi qui veut merci encore Jan
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