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    Pierre Jolivet : "On a tous dit un jour :"alors ça, jamais de la vie !"
    Corentin Palanchini
    Passionné par le cinéma hollywoodien des années 10 à 70, il suit avec intérêt l’évolution actuelle de l’industrie du 7e Art, et regarde tout ce qui lui passe devant les yeux : comédie française, polar des années 90, Palme d’or oubliée ou films du moment. Et avec le temps qu’il lui reste, des séries.

    Ce mercredi sort dans nos salles "Jamais de la vie", nouveau film mis en scène par Pierre Jolivet. Ce polar était présenté en compétition au festival de Beaune 2015 où AlloCiné a pu rencontrer le réalisateur.

    Perusseau / Bestimage

    Réalisé par Pierre JolivetJamais de la vie est un polar sombre et social. Il raconte comment Franck, 52 ans, gardien de nuit dans un centre commercial sort de son indifférence et décide d’intervenir face à des événements qu'il constate. Une occasion pour lui de reprendre sa vie en main…

    AlloCiné a pu rencontrer Pierre Jolivet venu présenter le film en compétition au festival de Beaune, l'occasion d'évoquer les thèmes récurrents de ses films et la particuliarité de Jamais de la vie dans sa filmographie.

    On retrouve avec "Jamais de la vie" un thème cher à votre cinéma : celui de l’homme normal à qui il arrive quelque chose d’extraordinaire…

    Oui, c’est un thème récurrent chez moi. Pour moi [Jamais de la vie] est le troisième volet d’un triptyque qui commence avec François Cluzet dans Force majeure. Ce p’tit banlieusard, chômeur qui a un môme qui ne sait pas trop quoi faire, est-ce qu’il devient un héros ou pas ? Est-ce qu’il y va ou pas ? Et qui essaye de monnayer le fait qu’il y aille avec un journaliste,… Voilà j’ai beaucoup aimé ce jeune héros de trente ans. On le retrouve à 40 avec Vincent Lindon dans Fred. Et on le retrouve à 50 avec Olivier Gourmet dans Jamais de la vie. C’est vraiment le même personnage.

    C’est un personnage "normal" mais finalement pas tant que ça. Il a été délégué syndical, et il s’est brûlé les ailes.

    Les délégués syndicaux souvent ne s’en remettent pas, en général. J’ai lu un grand dossier là-dessus dans Le Monde, sur tous les grands délégués syndicaux de toutes les grandes causes, et ce sont eux qui vont le plus mal. Celui qui a mené la grève ne retrouve jamais du travail. Et c’est un saut dans le vide d’autant plus violent que le type est au « max » du combat et puis tout d’un coup plus rien. Vous ne trouvez plus de boulot, il n’y a plus de combat à mener, et là le personnage a subi une descente très violente.

    Ad Vitam

    Une vraie descente aux enfers, et l’on voit que le personnage est mal dès la première scène du film. Il n’y a aucune musique pendant votre générique, j’imagine que c’est un choix de votre part ?

    Non, c’est un choix d’Adrien, mon fils, qui fait la musique avec Sacha Sieff. Ils composent de très belles musiques, et c’est la troisième fois que je travaille avec eux. Et Adrien à la vision du film me dit : "surtout ne met pas de musique sur le générique, il faut qu’on entende le silence dans lequel il vit, dans lequel il passe ses nuits, c’est beaucoup plus impressionnant". J’ai trouvé qu’il avait raison. (…)

    Trois personnes sur quatre me parlent de ce générique de début. Je n’ai jamais eu ça pour un film. Tout le monde m’en parle ! Je me demandais si on n’allait pas se faire ch… [sans musique, NdlR] et en même temps le challenge du début était très passionnant. Il fallait que je montre qu’il se fait ch… sans emmerder le spectateur. Et qu’il était dans cette ambiguïté permanente de se faire ch… et d’en même temps être aux aguets, c’est ce que l’on devait trouver avec Olivier Gourmet. Ce générique de début je l’ai mis très au début du tournage car si nous réussissions à savoir comment il marche, comment il est quand il est tout seul et que personne ne le regarde, si on trouvait les gestes justes, on avait notre personnage jusqu’à la fin du film.

    Une chose qui m’a frappé est la présence de ce mégaphone qui trône dans sa chambre et qui n’est plus qu’un gag pour sa sœur [jouée par Julie Ferrier] qui se moque de lui à ce propos, c’est une scène très dure…

    Ce mégaphone est une relique de son passé, qu’il a tout de même laissé trainé là. Il ne l’a pas mis aux ordures. C’est violent de l’avoir laissé là, cet objet, et que tout d’un coup il serve à nouveau.

    D’autant que c’est l’objet par qui tout est arrivé…

    Oui, c’est l’objet de lutte. L’arme blanche du délégué c’est le porte-voix.

    Ce qui m’a aussi frappé avec ce film, c’est que contrairement à Ma petite entreprise l’humour est quasi absent. En tant que cinéaste, vous êtes-vous endurci ?

    Non, pas vraiment. Force majeure n’a quasiment pas d’humour, et Fred avec Vincent Lindon et Roschdy Zem non plus. Non, il y a des films où j’interpelle (…) la partie sombre de l’homme que je suis. Dans la vie, j’ai plutôt tendance à me marrer, mais sur l’écriture il y a une concentration sur ce personnage qui faisait que l’angle de tir était celui-là.

    En tout cas cette noirceur est celle qui traverse tout le film. Tous vos personnages sont au bord de la crise de nerfs, à bout. Votre film est-il le reflet de notre époque ?

    Oui, je crois vraiment qu’une grande partie des gens sent bien que c’est très compliqué, et se pose la question de "Et demain, on va faire comment ?". C’est une question sourde, je l’entends autour de moi : "on tient encore aujourd’hui, mais demain ?" Et ça ne crée pas une précarité de l’emploi car finalement ce n’est pas un film sur le chômage, ils ont tous un boulot. C’est davantage un film sur les travailleurs pauvres. On a un boulot mais la marge de manœuvre est quand même extrêmement réduite.

    On l’évoquait toute à l’heure avec le mégaphone, le personnage de Franck a beau être un "ancien" syndicaliste, il n’a pas fini de se rebeller. Car son acte final (que nous garderons secret) est un acte de rébellion…

    C’est dans le titre ! C’est une phrase de rébellion. On a tous dit un jour dans notre vie « alors ça, jamais de la vie ! » C’est un refus assez énergique, ce n’est pas « non ». « Jamais de la vie », il y a quelque chose de vigoureux dans ce refus. Et [le personnage de] Franck a ça en lui, il est en jachère sur ce parking, mais il a gardé ça en lui, cette capacité de dignité, d’intervenir sur le cours des choses pour ne pas subir. On le prend à un moment de sa vie où il subit, alors que c’est plutôt quelqu’un qui s’est battu. Et là il a décidé de ne plus subir et d’intervenir, quel qu’en soit le prix.

    Une autre thématique que l’on retrouve et qui fait partie de votre cinéma, c’est la notion de sacrifice. Le personnage va devoir payer de sa personne pour aller mieux, aider son prochain ou améliorer une situation, c’est une intention dans "Jamais de la vie" ?

    Oui, c’est une chose récurrente chez moi, c’est qu’à un moment le blabla suffit, et est-ce que le corps va intervenir ou pas ? Les gens parlent beaucoup : on parle, on parle, mais à un moment on dit : "d’accord mais tu vas faire quoi ? Physiquement, est-ce que tu vas passer à l’acte ?". C’est ce que je trouve intéressant au cinéma comme dans la vie, c’est à quel moment on milite, à quel moment on décide de faire un peu plus que de râler au fond de son canapé et se dire : "j’arrête de râler et j’agis". Faut se lever, faut téléphoner, s’absenter, voire moins ceux qu’on aime pour faire ce qu’on croit juste. Y a un passage à l’acte.

    L’action que Franck accompli n’est pas politique mais a un fond de…

    [Il coupe la question] C’est un geste de résistant.

    Ad Vitam

    Ce qui est lié à son passé. Un passé que vous gardez relativement secret…

    C’est volontaire. Quand on lui demande : "ces dix années vous en avez fait quoi ?" Il ne répond pas et change de sujet. On pourrait donc se retourner vers moi et me demander "vous, vous le savez ?". Et pourtant je n’en sais pas beaucoup plus que vous. Je crois qu’il était à la frontière de plein de choses (…), mais la frontière entre le Bien et le Mal n’a pas dû être si claire que ça pour lui pendant toute cette période-là.

    Mais je crois que la rencontre avec la conseillère sociale jouée par Valérie Bonneton lui remet une vision du monde un peu plus claire. (…) C’est son travail d’aider les gens. Sa vie n’est pas rose, mais ce qu’elle fait, elle le fait bien. Elle le remet sur bons rails.

    On imagine que Franck pourrait retrouver une certaine stabilité grâce à elle si une romance survenait, mais avec l’annonce qu’elle lui fait sur sa retraite, il comprend qu’il n’a pas d’avenir…

    Il n’y a pas d’avenir, et c’est la rencontre entre cette scène de début -ce type sur le parking et cette voiture qu’il aperçoit et qui démarre au moment où il la voit- et la scène où on lui calcule sa retraite. Cette voiture a excite sa curiosité, et cette annonce de sa misérable retraite réveille un esprit de rébellion. Et cette voiture qui rôde devient un bon vecteur de sa colère.

    En parlant de rébellion, quel sera votre prochain film ?

    Vous savez, les projets il faut les faire, il ne faut pas en parler.

    Propos recueillis par Corentin Palanchini à Beaune le 27 mars.

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