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    Guibord s'en va-t-en guerre : le cynisme est le résultat et la cause de la dérive politique selon Philippe Falardeau
    27 juil. 2016 à 12:00
    Corentin Palanchini
    Corentin Palanchini
    -Chef de rubrique Infotainment
    Passionné par le cinéma hollywoodien des années 10 à 70, il suit avec intérêt l’évolution actuelle de l’industrie du 7e Art, et regarde tout ce qui lui passe devant les yeux : comédie française, polar des années 90, Palme d’or oubliée ou films du moment. Et avec le temps qu’il lui reste, des séries.

    Rencontre avec Philippe Falardeau, le réalisateur de Guibord s'en va-t-en guerre, qui sort ce mercredi dans les salles. Le film porte un regard plein de dérision sur le monde politique.

    Arsenal Filmverleih

    Ce mercredi, la politique est à l'honneur dans les cinémas avec la sortie de Guibord s'en va-t-en guerre, le nouveau film du Québecois Philippe Falardeau. Le cinéaste a accepté de nous parler de ce film, qui porte un regard décalé sur la politique.

     

    Vous avez découvert le talent dramatique de Patrick Huard à la cérémonie des Jutra. Avant tout humoriste, était-il force de proposition sur le tournage ?

    Je connaissais déjà son talent dramatique, disons plutôt que j'ai découvert à ce moment une sensibilité que je ne connaissais pas chez lui. Lorsqu'il a lu le scénario, c'était l'humanité du personnage qui l'intéressait davantage que le potentiel comique. Un "gars ordinaire" coincé entre sa femme en sa fille. L'humour est une seconde nature chez Patrick et je savais qu'il apporterait ce rythme particulier à la comédie. Mais l'essentiel de notre travail consistait à rendre le personnage le plus humain possible et laisser les situations dégager la dimension comique.

     

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    Patrick Huard (Guibord)

    L’idée d’avoir un ancien sportif s’engageant en politique s’est déjà vu dans l’Histoire, notamment en France, était-ce pour vous et dans votre film, un moyen de rappeler que tout le monde peut faire de la politique ? Et donc que Guibord est à part d’autres politiciens "de métier" ?

    Il existe beaucoup de politiciens de carrière. Ce sont surtout des avocats, des médecins... On finit par oublier qu'en démocratie, tout le monde peut représenter une idée, un partie ou simplement les intérêts de son comté. Il y a chez le sportif une candeur terre à terre qui fait de lui un bon politicien de terrain, ou "proche du vrai monde" comme le dit l'expression populaire un peu démagogue. Bien qu'intelligent, Guibord n'est pas aussi éduqué qu'un politicien de carrière et il perd de sa prestance face à des enjeux plus complexes. Ça ne veut pas dire qu'il ne peut pas les aborder, mais la joute politique devient plus sournoise lorsqu'il se rapproche du pouvoir.

     Selon vous, Guibord est-il un homme politique plein de désillusion ?

    C'est un homme de principe avant d'être un homme d'idées. Au départ du film, il n'y a pas de grande désillusion chez lui. C'est un réaliste, un homme de gros bon sens avec tout ce que ça implique de limitations. En général, il n'a pas de vrais pouvoirs et il le sait. Il fait ce qu'il peut. À la fin du film, il sera déçu, mais c'est surtout parce que le réalisateur ne voulait pas de happy ending (rires).

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    Guibord, homme politique et ancien sportif

    Je me risque à vous demander si vous n’avez pas assumé justement que Guibord soit le moins caricatural de vos personnages ? On le sent beaucoup plus terre-à-terre, comparé à la plupart des gens souvent excessifs qu’il croise sur son chemin…

    Le parti pris caricatural des personnages périphériques est bien assumé. Le film reste une fable. Mais je devais doser le réalisme de Guibord, car c'est à travers lui et sa famille que le spectateur peut trouver un point d'ancrage. Trop souvent, les comédies nous proposent des personnages hilarants, mais auxquels on peut difficilement s'identifier. Tout le monde comprend la dynamique familiale. J'avais beaucoup aimé le dosage entre excès et réalisme dans la comédie Little Miss Sunshine.

    On ne sait plus à mesure que le film avance si le choix de Guibord est d’envoyer ou non les Québécois à la guerre ou bien si le véritable propos du film n’est pas plutôt qu’il doit choisir entre le carriérisme (malgré l’intention sincère de le faire pour aider les Algonquins) et servir ses administrés en restant simple député. C’est d’ailleurs un élément qui m’a interpellé : Guibord c’est un bon homme politique. Est-il votre définition du bon homme politique ?

    Guibord est "bon" au sens où il veut être droit et relativement transparent. Mais il n'est pas le plus habile ni le plus expérimenté. Donc c'est un politicien bon, mais pas toujours un bon politicien.

    La guerre, c'est un prétexte narratif. J'aurais pu choisir un autre enjeu. La guerre avait l'avantage d'être un enjeu à la fois important et clair, peu importe où le film serait diffusé. En même temps, c'était un enjeu abstrait, éloigné des personnages. Une guerre à 9000 km, c'est dramatique, mais ça touche moins les gens que quelques emplois dans le compté. C'est horrible de dire ça, mais du point de vue des comportements des électeurs, c'est la réalité.

     

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    Souverain (Irdens Exantus) et Guibord

    "Guibord s’en va-t-en guerre" renvoie aux fondements de la démocratie à travers les citations et les lectures du personnage de Souverain. Est-il la voix du peuple dans votre film, ou simplement un candide?

    Il est moins la voix du peuple que celle du réalisateur. Mais une version périmée du réalisateur (rires). Souverain c'est un peu moi lorsque j'étudiais en science politique. Curieux, animé par les idées. J'étais impressionné par Rousseau. Du contrat social était mon livre de chevet. 

    Le choix de son prénom n'est pas fortuit, évidemment. Dans une province où le mot "souveraineté" est associé au mouvement indépendantiste, je voulais rappeler que la souveraineté est quelque chose de beaucoup plus profond. C'est le siège légitime du pouvoir. Autrefois le souverain était le roi. Aujourd'hui, c'est le peuple... en principe !

    C’est aussi un personnage étranger au Québec, et qui s’étonne des techniques politiques employées, parfois peu reluisantes, auxquelles tout le monde semble s’être habitué. Était-ce la raison pour laquelle Souverain devait arriver avec un regard neuf et idéaliste ?

    Souverain vient d'un pays ou la démocratie est bancale, fragile, pour ne pas dire factice. Il arrive dans un pays où les gens tiennent la démocratie pour acquise. Personne n'a eu à se battre pour l'obtenir, ni la défendre. J'aime l'idée d'un regard extérieur pour nous renvoyer une image de nous même. J'avais fait la même chose dans Monsieur Lazhar.

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    Irdens Exantus dans le rôle de Souverain Pascal

    Votre film n’est absolument pas cynique, et je pense que vous croyez en l’institution politique. Je me trompe ?

    Le cynisme est à la fois le résultat et la cause de la dérive politique. Les politiciens nous déçoivent, certains versent dans la corruption, l'électorat devient conséquemment cynique et se désengagent contribuant à son tour au déficit démocratique. Je pense qu'il faut résister au cynisme. Guibord tente un dialogue entre intérêts divergents. La fin du film flirte avec le cynisme pour illustrer comment les gens au pouvoir peuvent transgresser les règles institutionnelles. Ce qui a fait dire à un journaliste suisse que mon film était pessimiste. J'ai répondu que mon film était pessimiste sur le plan politique, mais optimiste sur le plan humain. À la fin, une amitié durable est née entre deux individus que tout séparait.

    Mais votre film montre aussi la difficulté de ce que représente être homme politique aujourd’hui.

    Dans un moment de découragement, Guibord met au défi Souverain de nommer trois politiciens qui sont sortis de la politique la tête haute ? "C'est impossible" dit Guibord (un peu saoul). "Il n'y en a pas. On sort tous de là haïs, humiliés, salis, vidés."  Les politiciens sont scrutés sous la loupe des journalistes, jugés sur les réseaux sociaux, attaqués par les partis opposés, ternis par les scandales de collègues. En fin de compte, l'opinion populaire fait des amagalmes et exprime très peu de gratitude à l'endroit de nos politiciens qui ont la tâche impossible de trouver une intersection entre des ressources limités et les besoins croissants et souvent contradictoires des populations. 

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    Suzanne Clément (à gauche) aux côtés de Patrick Huard.

    Vous retravaillez avec Suzanne Clément 8 ans après « C’est pas moi, je le jure ! », qui joue la femme de Guibord. Son personnage est partisan d’un camp, sa fille jouée par Clémence Dufresne-Deslières d’un autre, et Guibord est au beau milieu. Cet aspect de tiraillement personnel vous amusait autant que le tiraillement politiquement ?

    Au cinéma, on va rarement voir des "sujets" ou des "thèmes" et la politique peut sembler rébarbative comme objet. Je trouvais qu'il fallait internaliser les tensions politiques à l'intérieur de la famille. C'était plus intéressant, plus digeste, plus drôle aussi. Guibord est momentanément l'homme le plus puissant du pays, mais chez lui il n'a jamais le dernier mot. Les femmes de sa vie ont des opinions plus tranchées que lui. 

    Enfin, parlez-nous des choix de Suzanne Clément et de Clémence Dufresne-Deslières. Pourquoi avoir retravaillé avec la première, et comment avez-vous découvert la seconde ?

    J’avais très envie de retravailler avec Suzanne. Je cherchais surtout une dynamique de couple crédible entre Patrick et sa partenaire. Une femme qui pouvait tenir tête à son homme. Je ne voulais pas d'une femme qui pose telle une potiche dernière son mari.  Suzanne porte une énergie brute et une désinvolture naturelle que j'adore et qui la rend agréablement imprévisible.

    Quant à Clémence, c'est une actrice vraie qui n'est pas dans la séduction. Je l'avais vu dans un long-métrage de Sébastien Rose et sa gravité naturelle m'avait plu. Elle est à la fois sérieuse et lumineuse. Ça peut sembler contradictoire, mais Clémence est ainsi.

     

    Découvrez la bande-annonce de "Guibord s'en va-t-en guerre", ce mercredi dans les salles :

    Guibord s'en va-t-en guerre Bande-annonce VF

     

    Interview réalisée par mail par Corentin Palanchini le 18 juillet prochain.

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