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    Hedi, un vent de liberté, le coup de coeur tunisien des frères Dardenne

    Coproduit par les frères Dardenne et récompensé à Berlin puis à Bordeaux et Amiens, "Hédi, un vent de liberté", portrait de la jeunesse tunisienne et premier film signé Mohamed Ben Attia, se dévoile au public français. Rencontre.

    Bac Films

    AlloCiné : "Hedi" est votre premier long métrage après cinq courts : comment avez-vous appréhendé ce passage au long, en terme de difficultés, de découvertes, de pression... ?

    Mohamed Ben Attia : La blague pendant le tournage de Hédi, un vent de liberté était de considérer ce premier long comme une succession de six courts (six semaines de tournage). C'était bien sûr naïf de le croire mais il faut reconnaitre qu'on a su gérer cette pression. Et avec du recul, je peux même dire que certains courts ont été plus durs à réaliser. Pour cette première expérience du long, on a vraiment eu la chance de la vivre pleinement. L'équipe a été soudée tout le long du tournage et on s'est beaucoup amusé. Bien entendu, il y a eu des moments assez intenses pour ne pas dire difficiles, mais en gros tout s'est très bien déroulé.

    Votre film est coproduit par les frères Dardenne : que vous ont-ils apporté avant, pendant et après le tournage ?

    On se contactait via Skype. La première fois j'essayais de dissimuler mon côté "fan" pour paraitre décontracté, entre collègues quoi, mais je me pinçais pour y croire. Leur méthode était de me poser pas mal de questions. C'était non seulement utile pour mieux cerner l'histoire mais ça me poussait aussi à tester mes convictions. Là où j'avais mal à argumenter, je finissais par comprendre qu'il fallait revoir la séquence en question. Ils étaient très curieux et intéressés par cette histoire et bien sûr cela m'a beaucoup motivé. Pendant le tournage, ils préparaient La Fille inconnue. Ensuite on leur envoyé l'une des premières versions du montage et là aussi, ils nous ont renvoyé quelques questions : une façon délicate de formuler leur remarques.

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    Au-delà de l'histoire d'amour que vous racontez, vous dressez avant tout un portrait de la jeunesse tunisienne aujourd'hui. Parlez-nous des différents profils que vous avez voulu mettre en scène ?

    C'est avant tout une histoire et des personnages que je voulais réalistes. Et ce côté réaliste passe forcément par la complexité et l'ambigüité de ces caractères. J'ai essayé pendant l'écriture d'éviter le côté manichéen ou d'autres facilités, comme "la fille libérée" pour décrire Rim ou "la fille conformiste" pour Khédija. Je ne crois pas qu'on puisse aussi facilement les réduire à des profils types de la jeunesse tunisienne. Je crois que les jeunes Tunisiens d'aujourd'hui se cherchent tout autant que les jeunes de l'occident. Leur préoccupations et leurs doutes sont de plus en plus similaires et je voulais avant tout parler de cette difficulté à assumer ses choix.

    A qui ressemble l'essentiel de la jeunesse tunisienne actuellement ? A cet "entre-deux" incarné par Hédi ?

    Justement, ça m'est très difficile de répondre à cette question. Bien sûr, pas mal de choses peuvent nous orienter vers des généralités comme la difficulté de s'assumer ou la schizophrénie entre modernité et tradition. Mais j'insiste sur le fait que cette vision n'est pas tout à fait juste. On assiste depuis quelques temps à un vrai bouillonnement, une effervescence qui brouille toute lecture possible. La jeunesse tunisienne est en mutation et il faudra un peu de temps et de recul pour mieux la cerner.

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    Comment sont vus les jeunes qui, comme le personnage incarné par Rym Ben Messaoud, décident de prendre leur vie en main ?

    Le personnage de Rym incarne la liberté mais en même temps elle a du mal à l'assumer. Elle prend se vie en main, mais son attitude trahit une certaine amertume. Et ce sentiment est peut être la conséquence d'un certain regard qu'on peut encore avoir sur les femmes (ou hommes d'ailleurs) qui décident de s'extraire de leur communauté pour vivre autrement. Notre société a encore du mal à accepter toute forme de marginalité et le conformisme demeure malgré tout au centre de nos vies.

    Parlez-nous de votre travail avec Majd Mastoura, qui incarne Hédi ?

    Majd est très différent de Hédi. Entre street poetry et danse, il peut même paraitre exubérant. Une gestuelle très ample et toujours en mouvement, une voix très forte : bref, rien n'était acquis pendant les répétitions. Mais c'est justement sa capacité à canaliser tout ce potentiel et à mettre en avant sa sensibilité qui nous ont aidés à travailler le personnage de Hédi. On a donc beaucoup travaillé avant de répéter. L'essentiel était de fixer sa nouvelle démarche, son nouveau regard et tout ce qui allait composer cette attitude effacée et nonchalante de Hédi.

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    La scène de dispute entre Hédi et sa mère est très dure et très touchante : comment avez-vous accompagné Majd Mastoura sur cette séquence qui a remué chez lui des souvenirs personnels ?

    On a beaucoup parlé avant le tournage, et pas seulement du film. J'ai donc appris à le connaitre et à découvrir la meilleure façon d'explorer ses propres souvenirs pour éventuellement nous en servir à composer le personnage de Hédi. On craignait tous les deux cette séquence. On connaissait ses enjeux et on devait la rendre à la fois émouvante et réaliste, sans débordement ni artifices. En même temps il ne fallait pas perdre de vue Hédi et sa vérité à ce moment là. On a donc beaucoup répété pour maîtriser entre autre le rythme de la séquence, mais une fois tout en place, l'enchainement des prises et probablement la fatigue de Majd ont abouti à ce moment d'émotion qui ne trahit pas pour autant le personnage de départ.

    Votre film met régulièrement en scène des plans en voiture, sur des routes de nuit, comme pour donner un sentiment d'errance...

    C'est exactement ça. En même temps on voulait créer une sorte de bulle, le seul endroit où Hédi peut être lui-même. Ses moments de doute, de bien être ou de questionnement sont ponctués par ces errances. C'est probablement le seul intérêt qu'il a trouvé dans ce métier. Pour l'avoir exercé durant douze ans, la prospection (le porte-à-porte) nous permet de se retrouver et de réfléchir à pas mal de choses.

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    Le final, à l'aéroport, est très réussi. Avez-vous songé à finir le film autrement et à donner "une chance" à Hédi ?

    On a effectivement tourné deux autres séquences. Mais même durant les prises, on savait qu'on risquait d'étirer le propos et que pour être toujours proche de cette réalité, on n'avait pas à trop en dire pour que le spectateur comprenne le choix de Hédi.

    Quel souvenir gardez-vous de votre passage au Festival de Berlin ?

    C'était à la fois intense et rapide. On finissait l'étalonnage du film et on nous informe que le film est retenu pour la compétition officielle. C'était l'euphorie générale. Sur place, ce sentiment s'est accentué puisqu'on ouvrait le festival et que le protocole sur place ne nous a pas donné ce petit laps de temps pour réaliser ce que nous vivions.

    Comment votre film a t-il été reçu en Tunisie ?

    On voulait enchaîner très vite avec la sortie tunisienne. Les gens parlaient beaucoup du film et des prix reçus à Berlin et il y avait donc une vraie attente et une curiosité de découvrir cette histoire. On a aussi effectué une longue tournée qui a concerné la quasi-totalité des gouvernorats et à travers les débats et les rencontres avec le public, on peut dire que les réactions ont été vraiment positives.

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    Comment se porte le cinéma tunisien aujourd'hui ? Une nouvelle génération de cinéastes, à votre image, est-elle en train d’émerger ?

    Avant j'avais peur de tomber dans cette facilité de rattacher très vite la révolution à cette émergence du cinéma tunisien. Je trouvais d'ailleurs assez prématuré de parler d'un cinéma tunisien d'autant plus qu'on produit encore très peu de films. Mais je dois dire qu'à travers des films comme A peine j'ouvre les yeux ou Les Frontières du ciel, on voit qu'il y'a d'abord un regain du public dans les salles qui du coup relance un peu toute la machine. Les investisseurs se lancent dans des rénovations de vieilles salles ou même la création de complexes culturels. En même temps de plus en plus de projets d'écritures sont annoncés. La vraie différence avec le passé, c'est que les cinéastes peuvent aborder tous les sujets avec une sincérité dans le traitement. Cela est perçu par le public qui reste maintenant impatient de voir de nouveaux genres de films.

    Et comment se porte la Tunisie ? Quel regard posez-vous sur votre pays et son avenir ?

    On vit dans une vraie effervescence. Tout est en train de se faire. ça prend du temps, mais c'est aussi jouissif de participer à ça. La Tunisie est aujourd'hui un laboratoire d'idées où tout est possible. En même temps le plus gros reste à faire, à savoir une révolution dans les mœurs et les mentalités.

    On dit souvent qu'un premier film est difficile... Mais un second film, après un premier film réussi et primé, n'est-il pas encore plus dur à faire ? Avez-vous déjà des idées en tête pour ce second film ?

    Je viens de finir un nouveau scénario. Je suis donc dans cette phase où on attend sagement que le projet se monter financièrement. Croisons les doigts pour que cela ne prenne pas trop de temps.

    "Hédi, un vent de liberté", au cinéma le 28 décembre

     

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