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    The Last Hillbilly : "C’est l’histoire d’une Chute qui n’a toujours pas pris fin"
    8 juin 2021 à 18:15
    Vincent Garnier
    Vincent Garnier
    -Rédacteur en chef
    Cinéphile omnivore, Vincent « Michel » Garnier se nourrit depuis de longues années de tous les cinémas, sans distinction de genres ou de styles. Aux côtés de Yoann « Michel » Sardet, il supervise la Rédac d’AlloCiné et traque les Faux Raccords.

    Avec le documentaire "The Last Hillbilly", Thomas Jenkoe et Diane Sara Bouzgarrou plongent dans une communauté isolée du Kentucky. Rencontre avec des réalisateurs français happés par les Etats-Unis.

    AlloCiné : Vous êtes français et vous avez choisi de parler des États-Unis avec The Last Hillbilly. Pourquoi ce choix ?

    Thomas Jenkoe et Diane Sara Bouzgarrou : Le film est avant tout né de la rencontre déterminante que nous avons faites en 2013 avec Brian dans l’état du Kentucky, où il réside. Nous étions partis tous les deux aux Etats-Unis avec le désir de nous rendre dans un endroit qui ne serait pas cartographié par le tourisme, pour pouvoir saisir l’Amérique à travers un autre point de vue, pouvoir faire l’expérience de l’Amérique ailleurs que là où nous étrangers nous rendons en général. Et c’est donc dans le Kentucky que par hasard et par miracle, nous rencontrons Brian. Le territoire américain nous passionnait tous les deux, il faut bien l’avouer, et nous avions envie d’y faire un film, mais ça restait une idée très embryonnaire. Pour autant, une fois que nous avons commencé à travailler sur le film, nous nous sommes rendus compte que ce que nous filmions nous touchait particulièrement, il y avait la question de cette Terre qu’on habite et qui se détériore, le morcellement et les fractures qui sont de plus en plus sensibles dans le monde entier, une certaine forme de désespoir et de sentiment de perte face au monde, ou plutôt à un monde, le nôtre, qui semble au bord du précipice, au début d’une profonde mutation. Nous nous sommes rendus compte que filmer dans le Kentucky, c’était aussi mettre en jeu ce que nous traversions aussi en France, et que filmer à l’étranger permet finalement de déplacer le regard et de mieux voir ce qui nous aveugle quand on est chez nous. Filmer l’ailleurs, c’est aussi et surtout filmer en soi, et questionner son propre monde en se consacrant à un autre. Car ce qui s’est passé là-bas, ce qui se joue toujours actuellement et que nous sommes allés chercher de l’autre côté de l’Atlantique, résonne étrangement avec de nombreux événements passés ou en cours chez nous et auquel sans nul doute un spectateur français peut s’identifier.

    Comment êtes-vous parvenus à vous faire accepter par cette communauté particulièrement hostile avec ce qui est étranger ?

    D’abord, nous avons eu la chance d’être Français. Si nous avions été New Yorkais ou Californien, cela aurait été vraiment plus compliqué car effectivement il y a une vraie défiance entre les hillbillies et le reste des américains. Nous avions la chance d’arriver en terre inconnue, d’être totalement vierge par rapport à la représentation caricaturale des hillbillies, terme que nous ne connaissions pas vraiment et que nous avons eu à cœur de comprendre en vivant là-bas, avec les personnes du clan de Brian. Toutes les personnes que nous avons rencontrées étaient intriguées par notre présence et plus encore par le fait que nous revenions les voir régulièrement ! Ils ont été touchés de nous voir revenir, de nous voir nous intéresser à leur sort. Nous avons tout de suite fait le choix de vivre avec Brian, dans son mobil home, au cœur des collines où vit aussi sa famille. C’était une vraie démarche éthique et documentaire fondamentale qui nous a permis de nous fondre dans le décor, de vivre une expérience d’abord humaine avant d’être artistique, et cela irrigue le film, cette proximité, cette confiance auxquelles a correspondu une immense générosité de leur part. Car cela reste des personnes au demeurant extrêmement timides et pudiques. Nous avons été très attentifs et concernés par le fait de les filmer avec respect, tout en faisant comprendre les enjeux du film, du fait de filmer, d’être filmé. Notre grande chance, c’est avant d’avoir rencontré Brian et d’avoir immédiatement tissé un lien amical extrêmement fort. C’est d’ailleurs lui-même qui est venu nous voir et c’est lui qui a voulu nous faire découvrir sa région. Il avait envie de faire ce film, le désir était mutuel. Au cours de toutes ces années de repérages et de tournages (nous nous y rendions tous les ans, voire plusieurs fois par an), nous vivions avec lui, nous dînions chez ses parents, nous jouions avec les enfants, nous faisions les rondes dans la ferme avec le frère et le père de Brian, et c’est ainsi que nous avons appris à entrer dans leur intimité en leur faisant accepter notre présence, et notre matériel. Brian a en quelque sorte été notre passeur, nous étions si proches de lui, il y avait un lien de confiance très fort, d’abord avec lui, puis avec chaque membre de sa communauté, qui a rendu le film possible.

    Au cœur de votre film, il y a un personnage hors du commun. Pouvez-vous nous parler de lui ?

    Brian est un homme tout simplement passionnant, c’est un miracle qu’on l’ait rencontré par hasard, mais on a tout de suite été saisi par sa grâce, son charisme, son intelligence et la puissance de ses textes poétiques. C’est avant tout un esprit libre, un vrai autodidacte curieux de tout. C’est quelqu’un de solitaire, qui vit beaucoup dans son univers intérieur. Il est très lucide, très visionnaire (on s’amusait à l’appeler « le prophète » sur le tournage !). Il est capable d’articuler une pensée poétique et politique très forte, même si pour autant il reste mu par des forces qui le dépassent et par un destin qu’il ne maitrise pas entièrement. La beauté et la force de ses poèmes nous a immédiatement frappés. Ses textes sont empreints de ce qui le hante en tant qu’homme, père, frère, mais aussi des mutations profondes que la région qu’il habite et qui l’habite traverse. C’est ce qui nous a passionnés au montage : nous voulions à la fois plonger dans son intériorité, donner corps à ces magnifiques poèmes, et y consacrer du temps, tout en le mettant en jeu en tant que personnage actif, dans son rapport aux autres. Son itinéraire de personnage qui termine à la fin immensément seul et désespéré face à un grand vide, dans une sorte d’impasse, est d’autant plus fort que nous avons pu saisir sa grande intelligence, sa capacité à analyser, à formuler une pensée profonde et très dense, mais qui ne le sauve pas non plus. Sa singularité, sa sensibilité, et le fait qu’il soit en même temps en quelque sorte en retrait du monde qu’il habite lui donne une position particulière : il est à la fois acteur et témoin de ce qui se joue. Un pied dans le monde des hillbillies et un pied dehors. Parfois dans le film, on pourrait penser que, comme la voix off de ses poèmes, certains monologues ont été préécrits puis joués, comme son discours aux enfants auprès du feu, ou quand il s’adresse à la caméra au début pour parler des hillbillies, mais c’est totalement improvisé ! Brian est capable comme ça de spontanément improviser comme des poèmes en prose ou des scènes d’anthologie, c’était un vrai cadeau pour nous.

    Avez-vous refusé de montrer certaines choses dont vous avez été témoins ?

    Non, pas vraiment. Nous avions 130h de rushes et c’est devenu un film d’1H20, donc nécessairement des choix ont été faits, mais jamais dans l’idée de cacher des choses ou de refuser de dire quelque chose.

    Certains filment le Rêve américain. Avez-vous le sentiment d'avoir filmé le cauchemar ?

    C’est sans doute assez juste de dire ça. Le film s’ouvre sur un prologue qui raconte une étrange épidémie, les cerfs meurent dans l’eau de manière implacable, cela ressemblerait presque à une prophétie biblique qui s’abat sur ce petit d’Amérique. Puis après le noir, et le feu qui monte sur le générique, on entend venir comme des entrailles de la Terre un long cri, profond et puissant de Brian, qui tel un preacher scande l’histoire de l’Amérique, en traverse toutes les strates, du génocide originel jusqu’au désert actuel de sa région, rongée par la pauvreté et l’errance de ses habitants sur une terre brûlée qui ne produit plus rien si ce n’est des fantômes, et du désespoir. C’était important pour nous de commencer le film sur deux scènes car elles permettent d’ouvrir le film de manière romanesque et de parler de cette Terre violente, qu’est et qu’a toujours été l’Amérique. Le film commence avec la présence des forces telluriques et des violences qu’elles charrient et qui impriment leur marque sur le territoire. La plupart des personnes que nous avons rencontrées dans l’est du Kentucky nous en ont parlé d’une manière ou d’une autre. On a senti que les gens du coin vivaient ça comme une fatalité dont elles ne parvenaient pas à se départir et c’est pourquoi on l’a intégré à la narration. Le cauchemar américain est donc là, dès les prémisses du film. Cela est en lien avec l’histoire du territoire américain qu’il nous semblait fondamental de raconter en souterrain dans notre film. Les premiers colons sont arrivés en Amérique avec l’idée d’y fonder une « Nouvelle Jérusalem ». Et, au nom de cet idéal, ils ont perpétré un génocide, celui des indiens. Il y a une histoire de la violence qui accompagne la création des Etats-Unis, et l’Eden fantasmé n’a duré que le temps d’une traversée de l’Atlantique. C’est l’histoire d’une Chute qui n’a toujours pas pris fin. Cette faute originelle hante encore l’esprit des nouvelles générations et influe sur les comportements. Et tout le reste du film montre cette gangrène du territoire et raconte l’histoire de ceux qui ne peuvent pourtant pas partir, qui ont choisi d’y vivre malgré tout.

    Pourquoi le choix de l'écran carré ?

    Le choix du format 1:33 s’est imposé dès l’écriture. C’est un format dont l’esthétique nous a toujours plu, car elle permet de travailler un cadre restreint et plus excitant dans sa géométrie que le 16 :9, en tout cas pour ce film. Le format 1:33 permet aussi de casser les représentations stéréotypées du cinéma des grands espaces et de ne pas céder à la démesure qu’ils semblent appeler. En cela, notre film entretient un lien avec les westerns crépusculaires des années 70 comme Jeremiah Johnson, sous une forme minimaliste. Le format 1:33 traduit un point de vue concentré qui rejette le spectaculaire au profit de l’humain et de son rapport concret à la nature. Nous ne voulions pas reproduire le format scope, déployer une certaine fascination pour les grands espaces américains, au contraire nous voulions montrer dans ce cadre une Amérique mutilée, explosée en fragments irréconciliables, comme les derniers vestiges d’un territoire qui a toujours été rongé par la violence. Le mythe américain inscrit dans le paysage est alors révélé tel qu’il nous est apparu : en pièces, subsistant par fragments, par lambeaux. Nous voulions aussi nous consacrer aux corps, être près d’eux, pouvoir recadrer après le tournage, un petit peu comme on le pratique souvent en photographie, moins en cinéma. Nous étions très influencés par des photographes comme Mark Cohen, qui déstructure ses photos, privilégie un détail plutôt que le tout et donne une sensation esthétique très forte. Enfin, cela nous permettait d’être en accord avec ceux que l’on filmait : de la terre jusqu’au ciel, quelque chose de très vertical car ces gens sont enracinés dans la terre qui les a vu naître et tentent de chercher dans les cieux quelque chose de sacré qu’il y aurait encore à atteindre.

    Avez-vous eu la tentation de réaliser une fiction ?

    Oui, ça nous a traversé bien sûr car certains personnages, notamment Brian portent en eux une présence magnétique qui attire la caméra, et ce territoire est un réservoir d’histoires incroyable, au point qu’on s’est dit que peut-être un jour, nous y ferions un film de fiction, mais toujours avec ces personnes réelles que nous avons déjà filmées. Nous avons adoré travailler librement tous les deux, avoir une équipe réduite, cela nous a permis de tenter beaucoup de choses narrativement, esthétiquement, ce qui ne serait pas le cas dans un tournage de fiction, où nécessairement de nombreuses autres personnes sont en jeu. Mais tourner un film de fiction dans une économie qui nous permettrait de conserver cette liberté, et cette grande proximité avec les personnes que l’on filme, bien sûr qu’il y a quelque chose qui nous excite dans cette possibilité-là.

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