Cronenberg règle ses comptes

Le Président du 52ème Festival de Cannes, David Cronenberg, justifie les choix et motivations de son palmarès dans le quotidien Libération.

On n'a pas fini d'entendre parler de ce Palmarès 99 ! En récompensant le film belge Rosetta des frères Dardenne comme Palme d'Or, et en attribuant le Grand Prix du Jury, ainsi que les deux prix d'interprétation à des non-professionnels pour L'Humanité de Bruno Dumont, David Cronenberg et sa tribu cinéphilique n'espéraient pas provoquer une telle tornade dans le milieu cinématographique.

"Scandalisant, indigne, imbécile, dangereux", ce palmarès restera dans les annales comme celui de la contestation -pratiquement- unanime de tous les professionnels. Sauf pour quelques uns, dont le quotidien Libération qui se félicite du choix des jurés.

Et c'est naturellement dans ces mêmes colonnes que le réalisateur canadien est revenu sur les choix du jury qu'il présidait.

Contre-attaquant, il déclare que "les films élus sont ceux pour lesquels nous avons eu l'élan du coeur le plus pur (...). Les films choisis l'ont été passionnément". Le réalisateur de Crash et le jury ont "exprimé leurs sentiments sur le cinéma".

Répondant aux critiques d'un palmarès antiglamour, antihollywoodien, il affirme qu'il a trouvé étrange la réaction des journalistes américains d'avoir considéré Pedro Almodovar (et son merveilleux Tout sur ma mère) comme un "cinéaste hollywoodien, alors qu'il existe à peine en Amérique, hors du cercle des cinéphiles". En ajoutant qu'"il faut bien comprendre que Cannes est devenue une insulte pour les Américains" ; il défend ses choix, non pas comme de l'élitisme ou de l'arrogance, mais comme "juste une autre manière de considérer le cinéma"

La machine hollywoodienne ne s'impose plus sur la Croisette ; ce qui fait dire, à beaucoup d'observateurs que le divorce est consommé entre le cinéma d'auteur et le public. Que nenni pour Cronenberg. Pour lui, quand il a vu Rosetta, il s'est senti "excité et euphorique" ; "un film qui critique certains aspects de la nature humaine ou de la société n'est pas pessimiste dans la mesure où le cinéaste trouve l'énergie et le désir d'apporter un commentaire" a-t-il déclaré.

Provoquant ? Certainement. Et il n'hésitera pas à enfoncer le clou, critiquant le cinéma d'Hollywood comme étant le plus pessimiste "parce qu'il évite tout commentaire sur la réalité et qu'il affirme que discuter ne sert à rien, qu'il vaut mieux s'évader et gagner de l'argent". Il se demande "pourquoi s'ennuyer à organiser des festivals et ne pas directement récompenser les films qui rapportent le plus d'argent ? C'est l'état d'esprit d'Hollywood".

La liste des prix soulève le problème de savoir si on peut consacrer des acteurs non-professionnels, souvent dans un rôle proche de leur personnalité, alors qu'il y avait tant de comédiens qui méritaient amplement le prix d'interprétation ? David Cronenberg se justifie sur le fait qu'il n'était pas "de notre devoir d'enquêter sur la biographie et la filmographie de chaque acteur (...). J'ai compris, après coup, que (Bruno) Dumont faisait improviser les dialogues par ses acteurs, les ajustait et tournait ensuite". On peut penser que ce choix n'est pas une grande manifestation d'estime pour tous les acteurs qui brûlent leur vie et passion dans le 7ème Art.

Le Festival de Cannes est-il en péril ? Les cinéastes n'auront-ils pas l'appréhension de venir sur la Croisette et de se voir "discréditer" à la manière d'Almodovar ou Lynch ?

Cette cuvée 99 est ambitieuse, originale, polémique ; comme en 1977 où le grand Roberto Rossellini récompensait encore des frères (les Taviani) pour Padre Padrone, allant à l'encontre de la rumeur qui voyait triompher Une journée particulière d'Ettora Scola avec la sublissime Sophia Loren et le latin lover Marcello Mastroianni.

Cronenberg et son jury, où siégeaient quand même deux résidents d'Hollywood, Jeff Goldblum (qui est maître ès blockbusters avec Independence Day, Jurassic Park 1 et 2) et Holly Hunter (La leçon de piano, Crash), ont provoqué un électro-choc. A la veille du changement de millénaire. A réfléchir. L.B

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