"Lantana" : interview de Barbara Hershey

Plutôt rare en interview, Barbara Hershey a reçu AlloCiné pour parler de son métier et de "Lantana", film puzzle dont elle est une pièce maîtresse.

"God she's beautiful !", c'est ainsi que la décrit Michael Caine, dans les premières images de Hannah et ses soeurs de Woody Allen. A 54 ans, Barbara Hershey possède une filmographie des plus hétéroclites. S'attelant à tous les genres, elle enchaîne les rôles antagonistes, souvent sous la direction des plus grands (Martin Scorsese, Woody Allen, Andréï Konchalovsky, Jane Campion...).De son propre aveu déçue par les scénarios qu'on lui propose aux Etats Unis, il n'est pas étonnant de la retrouver à l'affiche du film australien Lantana, deuxième long métrage de Ray Lawrence, aux côtés de Geoffrey Rush et Anthony LaPaglia. Elle y interprète Valérie Sommers, une psychanalyste troublée par la mort de son enfant.

A propos de "Lantana"

Vous venez rarement en France faire la promotion de vos films, êtes vous particulièrement fière de celui-ci ?

En général on ne me demande pas de venir faire la promotion des films, en tout cas en Europe. Oui je suis très fière de Lantana. C'est un petit film subtil qui parle des gens, de nous. Il ne bénéficie pas d'un énorme budget promotion, alors j'ai envie de l'aider, de le faire connaître.

Le fait que vous soyez la seule actrice américaine du casting a-t-il été un élément de plus pour faire de Valérie Sommers un personnage "à part" ?

Le rôle n'était pas écrit pour une Américaine. Ca s'est passé comme ça mais ils auraient pu le confier à quelqu'un d'autre. Mais je pense que ce mélange a été bon pour le film. Le monde rapetisse, les frontières disparaissent. Et puis Lantana n'est pas spécifiquement un film sur l'Australie. En fait le film aurait très bien pu se tourner en France, ou n'importe où ailleurs.

Qu'est –ce qui vous a attiré dans le personnage de Valérie ?

Je n'avais jamais joué ce type de personnage. Je cherche toujours des rôles que je n'ai pas joués auparavant, des films que je n'ai pas vus. Et j'ai été très surprise par le scénario, parce qu'il ressemble d'abord à une histoire policière classique et on se rend compte finalement que le vrai sujet du film, c'est le mystère des relations humaines. Je trouvais l'histoire drôle, étrange, je ne savais pas du tout comment ça allait se terminer. Et la chute est vraiment intelligente. J'ai trouvé ça formidable. Valérie est un personnage extraordinaire car il y a un tel fossé entre ce qu'elle semble être et ce qu'elle est ; c'était un vrai challenge de l'interpréter.

Etait-ce excitant de jouer sur les apparences ?

Oui, notamment dans les séquences de thérapie. Je n'ai pas une approche intellectuelle de mes personnages. Etre acteur c'est réagir, répondre à ce qui vous arrive. Un psychanalyste lui, doit écouter, rester objectif. Or à ce moment de sa vie, Valérie est si fragile qu'elle se met à croire que tout ce que ses patients lui racontent a un rapport avec elle. Mais elle ne peut pas le montrer, elle doit rester impassible, tout en permettant au public de comprendre ce qu'elle ressent. Oui, c'était très excitant à jouer.

Justement le film réussit à nous faire comprendre des choses sans jamais les dire de façon évidente et lourde... Aviez vous peur de ne pas en faire assez, de ne pas être comprise ?

Oui. Hemingway a dit quelque chose de formidable à propos de l'écriture. Il explique que si vous connaissez une chose sur le bout des doigts, même si vous l'omettez, elle sera quand même présente. Inversement, si vous ne connaissez quelque chose que partiellement, vous aurez tendance à en faire trop. Il m'a fallu faire confiance à ce principe. Si j'avais en moi le sentiment sans le montrer, les spectateurs devaient eux aussi le ressentir. Le film est incroyable pour cela. Il fonctionne comme un microscope, on pouvait donc se permettre ce travail minutieux. Mais il est vrai que je me demandais parfois si ça allait fonctionner.

Parlez nous un peu de Jan Chapman (1), la productrice du film...

Je l'admire en tant que productrice mais également en tant que personne. Elle était toujours sur le plateau. Il y avait une très bonne ambiance. On tournait sans lumière artificielle... C'est d'ailleurs pour ça qu'on a cette tête là dans le film ! (rires). Quand on m'a prévenue j'ai été un peu inquiète au début... Mais ça allait dans le sens du film. Et en plus ça a rendu le tournage plus simple. On pouvait tourner des scènes à deux acteurs avec simplement le caméraman. Le tournage donnait la part belle aux comédiens, et Jan y était vraiment pour quelque chose. Elle a une vraie sensibilité artistique. Elle n'est pas comme ceux que j'appelle des " anti-producteurs " assis sur une chaise, qui regardent leur montre pendant qu'on travaille. Jan Chapman c'est vraiment tout le contraire.

Comment s'est passé le travail avec le réalisateur, Ray Lawrence ?

C'est quelqu'un de très sensible, c'est seulement son deuxième film (2). Je crois qu'il a essayé de monter d'autres projets pendant longtemps, en vain, et qu'il en a profité pour tourner beaucoup de publicités. C'est une bonne chose, cela lui a permis de s'affranchir des problèmes techniques liés au tournage et de lui donner beaucoup d'assurance. Il a des principes dans lesquels je crois. Par exemple, il a organisé des séances de lecture du scénario avec toute l'équipe du film. J'ignore pourquoi les cinéastes ne font pas ça plus souvent parce que quand toute une équipe est fédérée autour d'un projet, l'ambiance sur le plateau est bien plus créative.

Pensez vous que l'on fait de meilleurs films en Australie ?

Il y a aussi de mauvais films australiens, mais je crois que la mentalité là-bas est moins focalisée sur le box-office qu'aux Etats-Unis. Le gouvernement australien subventionne beaucoup de projets... Je connais des tonnes d'artistes en Amérique qui ne peuvent pas faire aboutir leurs projets par manque de moyens. Oui, d'une certaine façon, j'ai l'impression que c'est plus facile d'être original et créatif en Australie.

Ouvrir une porte en soi

Votre personnage dans le film écrit un livre sur la mort de sa fille pour en parler au monde entier. Pourtant elle n'arrive pas à communiquer avec son mari à ce sujet... Avez vous choisi le métier d'actrice pour exprimer ce que vous ne pouviez dire dans la vie ?

Je crois que Valérie écrit ce livre pour exorciser sa peine, mais au final cela lui cause plus de dégâts que prévu. Elle ne fait que rendre sa douleur publique sans parvenir à l'atténuer. C'est un vrai désastre...En ce qui me concerne, étant enfant, lorsque je jouais à être comédienne dans mon jardin, je me suis vite rendue compte que je pouvais jouer à être n'importe qui, m'enfuir dans un monde où j'étais libre, je pouvais faire ce que je voulais sans jamais avoir de problèmes, ni blesser personne. Ca a été mon meilleur apprentissage pour devenir actrice. C'était purement jouissif. Je savais dès mon plus jeune âge que je voulais vivre dans ce monde, ou au moins y travailler.

Est-ce la raison pour laquelle vous recherchez le challenge à chaque rôle ?

Certainement... J'ai toujours été fascinée par notre dualité : tous autant que nous sommes, nous pouvons être aussi individualistes que tournés vers les autres. Je crois sincèrement qui si nous regardons au plus profond de nous mêmes, nous sommes tous pareils. C'est comme trouver une porte en soi, qui permet de comprendre les autres. Une fois ouverte, tout devient possible. Le métier d'acteur donne la chance d'aller aussi loin en soi. Interpréter un personnage très complexe me demande d'aller à la recherche d'aspects cachés de ma personnalité. Cela permet d'avoir de l'empathie pour des personnes a priori très différentes de moi. Ca permet de grandir sur un plan personnel.

Cela peut-il être dangereux ?

C'est parfois effrayant. On découvre des choses sur soi qu'on aurait préféré laisser secrètes. Mais c'est aussi une forme d'exutoire. Certains rôles demandent de faire remonter de vieilles blessures à la surface. Cela vous rend plus fort.

L'approche que vous avez de vos personnages est elle intellectuelle ou instinctive ?

Je ne sépare par la compréhension de l'instinct. C'est la même chose pour moi. Mon but est de trouver la vérité du personnage au fond de moi même. Un jour quelqu'un m'a dit : "Vous devez être une vérité bonne menteuse, puisque vous êtes actrice". Je ne suis pas d'accord. Etre un bon acteur c'est dire la vérité.

Vous ne portez pas de jugement moral sur vos personnages ?

(long silence)...Et bien dans un film j'ai interprété une meurtrière très violente. C'est tiré d'un fait réel, une femme qui a vraiment existé (3)...je ne peux pas dire que j'étais d'accord avec ce qu'elle a fait...j'ai essayé de ne pas la juger. J'ai rencontré cette femme pour préparer le rôle...une drôle d'expérience. J'ai vu des photographies de la victime de façon à m'immerger dans l'ambiance. Quand on fait ce genre de démarche on finit par avoir une certaine empathie pour le personnage, sans pour autant excuser ses actes. Simplement essayer de comprendre comment tout cela a pu arriver.

Le fait d'avoir eu une reconnaissance tardive dans le milieu vous a-t-il aidée à ne pas vous laisser enfermer dans des rôles " clichés " ?

C'est amusant de le voir comme ça. Moi je dirais plutôt que c'est parce que j'ai refusé qu'on me colle une étiquette que le chemin a été plus long pour moi ! J'ai toujours essayé de choisir les rôles les plus intéressants, mais je n'ai jamais suivi de plan de carrière. C'est plus facile de regarder après coup, d'analyser les choix, mais sur le moment on est dans le flou comme tout le monde, on essaie de faire le mieux possible.

Est-ce plus difficile maintenant de trouver de bons rôles ?

Oui, en grande partie à cause de mon âge (54 ans, N.D.T) C'est un vrai problème aux Etats-Unis. On me propose moins de rôles maintenant, alors que je suis persuadée d'être beaucoup plus intéressante aujourd'hui qu'avant. Bien sûr il existe quelques exceptions, mais globalement il y a très peu de bons scénarios qui circulent. Les temps sont durs...

Vous avez reçu de nombreux prix, vous êtes la seule actrice à avoir reçu deux années de suite le prix d'interprétation à Cannes (4). Cela vous a-t-il rendue plus sûre de vous ?

Oui, c'est assez étonnant d'ailleurs, parce que avec le recul, je crois que ça a plus compté pour moi que d'être nommée aux Oscars (5). C'était vraiment une reconnaissance. Surtout la confirmation la deuxième fois (rires) ! C'était très important pour moi parce que ma sensibilité est très européenne. C'est ce que m'a dit Woody Allen une fois, je pense qu'il a raison.

Propos recueillis pas Romain Gadiou

Traduction : Romain Gadiou et Camille Joubert

(1) Jan Chapman est actuellement une des productrices les plus influentes en Australie. Elle a notamment collaboré avec Jane Campion sur La Leçon de piano et Holy Smoke.

(2) Bliss (1985), le premier film de Ray Lawrence, a été un gros succès en Australie, et fut présenté en sélection officielle au festival de Cannes 1986.

(3) Il s'agit du téléfilm Killing in a small town de Stephen Gyllenhaal (1990), relatant l'histoire vraie de Candy Morrison, femme mariée sans histoire, responsable du meurtre brutal d'une femme à coups de hache. Barbara Hershey reçut pour sa performance l'Emmy Award et le Golden Globe de la Meilleure actrice dans un téléfilm.

(4) Barbara Hershey a reçu deux fois le prix d'interprétation féminine à Cannes pour les films Le Bayou d'Andréï Konchalovsky en 1987 et l'année suivante pour Un monde a part de Chris Menges, ex-aequo avec les deux autres comédiennes du film Jodhi May et Linda Mvusi.

(5) Elle fut nommée à l'Oscar du Meilleur second rôle en 1997 pour le rôle de Madame Serena Merle dans le film Portrait de femme de Jane Campion.

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