Qui est le film ?
Luca Guadagnino quitte les élans sensuels du corps, les étés saturés de soleil, les drames adolescents pour se glisser dans l’univers feutré d’une université d’élite. After the Hunt n’est pas (ou du moins ne prétend pas) délivrer un verdict clair sur la question de l’agression supposé. Plutôt, il installe un labyrinthe moral, narratif, institutionnel, tout en s’inscrivant dans l’époque post-#MeToo, époque de “cause + contre-cause + procès médiatiques + procès publics + incertitudes”. On y parle d’autorité morale, de réputation, de mémoire blessée, de récit brisé. Le film se présente comme un drame sans certitude, une interrogation sur la manière dont une société construit ce qu’elle nomme vérité. Sa promesse est de regarder comment notre époque fabrique ses coupables et ses victimes, comment elle négocie le doute.
Par quels moyens ?
Le film commence dans un concentré de prestige, de diplômes, d’assurance de carrière et de joutes sociales. Mais autour d’un événement (soirée, alcool, ambiguïtés, abus supposé), surgit soudain le risque de perdre cette autorité, cette carrière, cette réputation. L’accusation (réelle ou non) met en péril l’édifice social et symbolique de la réussite. L’enjeu ne tient pas seulement dans la véracité de l’acte, mais dans ce qu’il menace. Guadagnino et la scénariste Nora Garrett choisissent délibérément le flou sur les faits. Le film oppose des récits crédibles mais divergents, des perspectives qui se télescopent. Le point n’est pas “qui a raison ?”, mais “qui décide de ce qu’est la vérité ?”
De là, la cancel culture n’est jamais abordée comme un slogan médiatique, mais comme un mécanisme institutionnel à part entière, avec sa chaîne bien rodée : l’accusation qui surgit, la suspicion qui s’installe, l’isolement qui s’opère, le jugement moral qui précède d’un pas la justice. Le film fait sentir ce vertige propre à notre société occidentale gouverné par l’obsession des apparences. Dès lors, l'un des crimes mis au jour n’est pas que l’agression elle-même, mais aussi le mode de fonctionnement d’un pouvoir continu dont la force se loge dans la réputation, l’image et la posture.
Tout cela s’épaissit avec la fracture générationnelle. La mentor (Alma, professeure de la génération X) face à la jeunesse étudiante (Maggie, Gen-Z), tout cela dans le cadre de privilèges décrits précédemment, d’ostracisme implicite, de lutte pour la reconnaissance. Au-delà de #MeToo, c’est un récit de transmission et de trahison : l’ancienne génération, qui a travaillé dur pour ses acquis, se sent interpellée, accusée. Cette tension est aussi sociale : Maggie est décrite comme jeune, noire, héritière, queer ; des intersections d’identité qui, dans le film, deviennent autant de zones de projection, de suspicion, et de stigmatisation latente à laquelle le récit ne s’affranchit pas totalement. Le personnage de Maggie finit par être douté, son traumatisme relativisé, ce qui peut renvoyer l’image d’une “victime suspectable” plutôt que d’une personne écoutée.
Dans ce cadre, l’esthétique de Guadagnino joue un rôle crucial. Les intérieurs soignés, la lumière cérémonielle, la texture des tissus et des murs créent un écrin qui contraste brutalement avec la violence de l’intrigue. On regarde des décors splendides se faire traverser par des malaises, des discours et gestes qui perdent pied. Mais ce luxe formel semble parfois être un écran, un palliatif à la faiblesse du scénario. Le film reste trop bavard, trop cérébral, mal rythmé, inégal et les moments censés choquer restent superficiels, la bande-son est utilisée comme une “astuce sonore” pour pallier le manque de tension dramatique réelle.
Les personnages eux-mêmes, pris dans ces tensions, peinent parfois à trouver une densité émotionnelle. Le récit les utilise comme symboles : mentor, accusatrice, institution, coupable possible. On attend qu’ils débordent leurs fonctions, qu’ils témoignent d’une déchirure intime, qu’ils fassent entendre une voix singulière. La parole se substitue souvent à la sensation, la douleur restent plutôt déclaratives.
Enfin, la dynamique narrative oscille entre plusieurs genres qui se superposent sans toujours se rejoindre. Thriller universitaire, drame moral, étude de caractère, satire sociale, chaque piste possède sa propre logique, mais aucune ne s’impose réellement. Le film veut tout embrasser, tout dire, tout capturer de notre époque. Il en résulte une forme de chaos, parfois fertile, parfois maladroit, où l’on sent une ambition immense qui se heurte à ses limites.
Quelle lecture en tirer ?
After the Hunt est un film d’épreuve pour ses personnages, mais aussi pour son public. Il n’offre pas la consolation de la clarté ou de la certitude. C’est un pari audacieux et dangereux : celui de traduire au cinéma l’agonie contemporaine de la vérité (ou des “vérités”). Il regarde notre époque droit dans les yeux et montre comment les récits concurrents, les mémoires blessées, les institutions fragiles produisent un monde où l’incertitude devient la matière même du quotidien. Sa force réside moins dans sa résolution que dans sa capacité à faire sentir ce malaise.