Qui est le film ?
Avec Pris au piège (Caught Stealing), Darren Aronofsky semble vouloir faire un pas de côté. L’homme de l’excès doloriste (Requiem for a Dream, The Wrestler, Black Swan, The Whale) s’essaie à la comédie criminelle, en adaptant le roman de Charlie Huston qui signe lui-même le scénario. Mais cette excursion dans un genre plus léger n’efface pas totalement sa marque : addictions, déchéance, pulsion de mort continuent d’irriguer le récit. Le film s’installe dans le New York de la fin des années 1990, un East Village coincé entre effervescence populaire et gentrification imminente, terrain de jeu où se croisent Austin Butler, Zoë Kravitz, Matt Smith, Regina King et une galerie de seconds rôles exubérants. Sur le papier, la promesse est claire : un chaos urbain burlesque, saturé de figures bigger than life, où un barman loser se retrouve pris dans un engrenage criminel qui le dépasse.
Que cherche-t-il à dire ?
Sous ses dehors de comédie azimutée, Pris au piège prétend rendre hommage à une époque et à un lieu : le New York pré-millénaire, encore rugueux, encore sale, avant que les lofts aseptisés n’en gomment les aspérités. Le film veut faire sentir l’énergie brute de cette ville et la précarité de ceux qui la traversent. Mais au-delà de cette toile de fond, Aronofsky cherche aussi à décaler son propre cinéma : abandonner un temps les sermons métaphysiques pour un récit plus frontal, plus ludique. Sa tension principale réside donc dans cette ambivalence : comment conjuguer la noirceur qui l’a rendu célèbre avec une jubilation de série B, proche du pulp ou du cartoon ?
Par quels moyens ?
Dès les premières scènes, Aronofsky multiplie les ruptures de ton, passant du drame intimiste à la farce grotesque. Cette instabilité donne l’impression d’un monde en constante déflagration, mais elle finit aussi par diluer l’attention : le film cherche à être tout à la fois satire, thriller et comédie.
Gangsters portoricains, punks britanniques, mafieux russes, flics borderline : le film s’appuie sur un casting de freaks. Chacun a son numéro, souvent réjouissant en soi, mais l’accumulation tourne vite au catalogue. Ce foisonnement produit de l’énergie, mais trahit aussi un manque de cohérence : on ne sait plus ce que le film raconte vraiment, si ce n’est le plaisir d’aligner des caricatures.
L’East Village est filmé comme une scène punk : bars miteux, néons criards, ruelles crasseuses. La caméra semble s’enivrer de ce décor, mais cette stylisation appuyée transforme parfois New York en parc d’attraction crado, davantage fantasmé que vécu.
Austin Butler incarne Hank avec une énergie magnétique. Mais le personnage reste écrit comme une coquille : loser magnifique sans trajectoire claire, il subit plus qu’il n’agit. Cette vacuité rend parfois le film vain : pourquoi suivre ce destin, sinon parce que l’acteur aimante l’écran ?
Aronofsky joue avec les archétypes du polar : la quête impossible, les malfrats grotesques, le protagoniste broyé. Mais ce recyclage finit par tourner en roue libre. Là où After Hours de Scorsese construisait une mécanique implacable, Pris au piège semble bricoler ses péripéties pour relancer artificiellement la machine.
La première heure fonctionne comme une plongée exaltante dans le chaos. Mais passé ce point, le film cale : les excentricités deviennent des tics, les rebondissements paraissent plaqués. L’énergie punk du début s’effiloche dans une structure répétitive, où chaque scène cherche avant tout à surenchérir sur la précédente.
Où me situer ?
Je n’y crois pas vraiment. J’admire l’envie d’Aronofsky de se libérer de sa gravité habituelle, de s’ouvrir à un registre ludique. Certaines idées formelles (la brutalité de la bande-son, l’abandon au chaos urbain) laissent entrevoir une jubilation rare dans son cinéma. Mais je reste sceptique devant la vacuité du projet : trop de personnages pour trop peu d’enjeux, un New York réduit à un décor stylisé, et surtout une intrigue qui s’effondre à mesure qu’elle avance. Là où Aronofsky voulait injecter de la punk energy, je ne vois qu’un geste forcé, un film qui joue au bordel.
Quelle lecture en tirer ?
Pris au piège se présente comme une descente jubilatoire dans les bas-fonds, mais il ne trouve jamais vraiment son équilibre entre la noirceur aronofskienne et la légèreté du pastiche. Il y a de la matière (un acteur magnétique, une bande-son percutante, une ville filmée comme un organisme malade) mais tout reste en surface. En sortant de la salle, on garde quelques images vives, quelques éclats sonores, mais rien qui persiste comme pensée ou comme expérience. Le film témoigne surtout d’une crise de positionnement : Aronofsky veut s’amuser, mais son cinéma, forgé dans l’excès tragique, ne se prête pas si facilement au relâchement. Reste un objet hybride, ni totalement drôle, ni réellement cruel, qui amuse un temps mais laisse peu de traces.