Une langue universelle est un film qui vous arrache à ce monde brut, où l’action et l’adrénaline dominent, pour vous faire poser le pied dans un univers où l’humanité adoucit les blocs de béton de nos villes et leurs architectures austères, en y insufflant l’âme de la musique et de la poésie persanes.
Lorsque Matthew rentre de Montréal à Winnipeg, c’est un Téhéran imaginaire qui se superpose à la ville. Peut-être qu'un spectateur occidental, qui n’a jamais parcouru Téhéran en hiver, ne pourrait ressentir de la même manière la chaleur réconfortante et le doux parfum des betteraves chaudes flottant dans la salle obscure, lorsque le chariot du vendeur de rue s’élève sur l’écran...
La scène du patinage nocturne joué au rythme de la musique d'un santour féérique (instrument traditionnelle iranienne) reste dans le souvenir et l'imaginaire du spectateur, car on n'en trouvera pas dans le monde réel. Les femmes persanes ne peuvent prendre part au patinage artistique mondial, laissant ainsi la culture universelle orpheline de ce bijou, tant que le régime dictatorial de leur pays, soutenu par les monstres de ce monde réel demeure au pouvoir. La satire du pouvoir politique est d'ailleurs un des points fort du film, comme au début, où la triste solitude du Québec et ses politiques faussement positivistes, sont illustrées au moment où Matthew démissionne. Il veut rentrer à sa Winnipeg-Téhéran après tant d’années d’exil, et nous entrons peu à peu dans l'univers surréel de Matthew Rankin.
(Ne lisez pas la suite si vous n’avez pas encore vu le film!)
Matthew devrait retrouver sa mère, dans un immeuble ironiquement nommé "Apporté par l’eau". (Comme un bébé Moïse porté par le Nil jusqu’aux pharaons ? Ou comme ces milliers d’immigrants arrivés par la mer pour poser le pied sur le continent américain ?)
Partir, c’est toujours un peu mourir… Le spectateur retient son souffle quand Matthew ouvre enfin la porte de la chambre obscure de sa mère pour lui rendre visite... Remplacé par, son hôte bienveillant (ou peut-être moins), Matthew, suivant la pensée de sa mère se fond dans l'altérité, devient l'Autre, s'efface... et dans ce renversement troublant, où la ligne entre le bien et le mal se dissout, l’humanité demeure inchangée dans son essence, et la vie continue.