Objet cinématographique plus que catalyseur des clans du pour ou du contre de la corrida, ce quasi tête à tête entre le(s) monstre(s) aux yeux expressifs et l’humain qui éructe salive et souffles au moment des mises à mort, durant plus de 2H !, tient son pari.
Quand on voit ce film à l'instant T on se demande si le torero est toujours vivant ? (contrairement au Nimeño II Christian Montcouquiol recouvert de lumières par son frère Alain dans un livre très joli et bref). Cela en dit long sur les distances réduites entre cornes et muscles de l’animal avec les chairs tendues de notre frère humain enfoncé sous son strass folklorique.
Mon Dieu qu’il est bête cet animal à fixer son attention sur le tissu rouge sans songer à mettre fin au règne du Rey en fonçant dessus, notamment quand la muleta serpente cachée derrière les jambes de celui qui le leurre. Mon Dieu qu’il est étrange cet homme renversé, projeté, piétiné, cogné, blessé, plus d’une fois, à se relever, garder un calme venu d’on ne sait où, et recommencer sa danse folle certain qu’elle hypnotisera encore l’instinct taurin prisonnier de son obnubilation autant que de l’arène, avec une régularité de métronome froid d’autant plus troublante qu’elle provient d’un exalté qu’on soupçonne a minima un peu mystique.
La tension retombe quand sont à l’écran ses « accompagnateurs », planteurs de banderilles ou cavalier, qui le suivent partout sans vraiment pénétrer sa solitude beaucoup plus que les spectateurs, frères d’armes formant un premier rang de fans. Ils se dédient à leur idole qui semble renoncer à une partie de sa vie « normale » pour vivre sa passion ; eux-mêmes vivent ses actions par procuration pour en prolonger l’écho dans l’honneur de connaître de près cette vie singulière sans laquelle ils auraient dû enterrer leurs rêves faute des capacités de torero nécessaires, béants de cette aspérité existentielle suppurante de ceux qui n’arrivent jamais à tourner la page.
On découvre un monde. Il n’y a même pas la prétention de l’expliquer, prendre du recul par la caméra, puisque nul ne peut connaître le sommet de son crâne comme dit le proverbe. Spectateurs à hauteur de taureau et d’Homme, on est passé près de quelque chose, la toile de cinéma fut notre muleta, mais on n’a rien contrôlé, le mouvement a été monté pour nous, énième illusion issue des frères Lumière.
Où sont les enquêtes sur les produits chimiques anesthésiant parfois injectés aux taureaux pour faire durer le spectacle. Aucun animal n’a-t-il reçu de coup dans les parties au moment opportun pour l’énerver, pas de côté accélérant son décès ? Comme quand Rey pose ses doigts sur son portrait encadré de la Vierge Marie, on ne passe pas de l’autre côté de l’image. C’est chacun pour soi. Pro ou anti. « Ni pour ni contre bien au contraire » comme disait l’autre. Ce film nous maintient avec la forme de beauté qu’il est parvenu à capturer, malgré le sang. Si je disposais de cette habileté tauromachique sans la foi qui va avec je ne la pratiquerais pas ; c’est le cas de la plupart des gens. Mais nul ne nous demande d’y aller, de la même manière qu’on ne choisit pas l’instant de sa mort. En principe… Ici, il est question de choisir de vivre ! Secondes décisives, adrénaline pour faire taire tout le reste ; ce reste où l’ennui et la solitude vont se concentrer, mais aussi, la nature ayant horreur du vide, s'amasser pour empoisonner plus tard s’il vit jusque-là celui qui se tient droit devant la mort, quand son corps aura usé sa passion, ou l'inverse. C'est d'ailleurs une raison supplémentaire pour recommencer à entrer dans l’arène. On se lève chaque matin.