Il y aurait tant à dire de Tardes de Soledad... N'hésitez pas à regarder cet entretien pour saisir les intentions du cinéaste, c'est passionnant : https://www.youtube.com/watch?v=uD8YuesyJTc&t=1219s
Albert Serra nous entraîne ici sur le terrain du documentaire sans commentaires en voix off, mais sans se priver de musique pour autant. Il montre donc frontalement la réalité de la corrida, tout en la dramatisant ou la poétisant ponctuellement par l'ajout de notes d'orchestre qui m'ont semblé faire écho au Mort à Venise de Visconti. Et ce, principalement dans deux circonstances : l’arène et le luxueux bus de la star. La première donne lieu à la démultiplication de plans puissants traquant le torero et la bête. Le second est systématiquement filmé en plan fixe et vaut beaucoup par les commentaires d'après-corrida. Quelques scènes très différentes font respirer l'ensemble, en montrant d'autres aspects des coulisses.
Comme cela est maintes fois répété dans les médias, Serra ne prend pas parti. Si vous adhérez à la pratique culturelle de la corrida, vous apprécierez la maestria du torero ; si vous rejetez radicalement cette pratique, vous serez conforté par les dizaines de plans de taureaux malmenés, désorientés, ridiculisés, insultés, martyrisés, achevés puis trainés au sol sans aucun ménagement.
Par son dispositif même, le film est très répétitif. Mais il faut l'accepter ainsi. C'est Albert Serra, cinéaste radical. C'est redynamisé par quantité de micro-variations d'une joute à l'autre. C'est mis en tension par les risques pris dans l'arène. C'est subtilement scénarisé
par l'annonce d'un drame
, et donc la mise en attente du spectateur qui en veut confirmation. Quand on connaît mal cette pratique, on peut être intéressé par l'idée de passer deux heures à la découvrir. L'ensemble est extrêmement ritualisé, à l'image d'une cérémonie religieuse. On devine que la superstition dicte l'essentiel du cérémonial de la tenue, la façon de fermer une porte de chambre d'hôtel (qu'on ne reverra peut-être plus...), la manipulation d'un gobelet d'argent avec lequel on se désaltère. L'ensemble a aussi beaucoup à voir avec le sport (sport très contestable, certes...) et on passe ces deux heures comme on le ferait face à une compétition d'un sport rare sur le petit écran (billard, curling, cricket, etc.).
Évidemment, le film repose très largement sur le torero Andrés Roca Rey, fascinant. Dans ce monde d'hommes sur-testostéronnés, où l'on passe son temps à s'encourager et se féliciter sur fond d'absolue vulgarité, il prend tour à tour des allures de grand enfant, de séducteur, de femme, de compétiteur, de star, de gourou, de fou furieux, etc. etc. Les longueurs volontaires et indéniables du film nous amènent à passer un temps considérable à ses côtés, jusqu'à avoir l'illusion d'entretenir avec lui une profonde familiarité. Les visages et attitudes de ses acolytes s'avèrent aussi très prégnants.
On ressort de là avec l'étrange et contradictoire impression d'une pratique culturelle scandaleuse qui relève de la torture animale, tout en étant un rite quasi-mystique dont il faudrait préserver la tradition. Et on ressort de là aussi avec la confirmation du talent d'Albert Serra qu'on espère voir se prolonger et se confirmer dans de prochains films de fiction.