Gangs of Taïwan est né lorsque Keff est revenu à Taïwan en 2019, en pleine intensification des manifestations à Hong Kong. Ancien résident de la ville, il a été profondément marqué par l’indifférence apparente d’une partie des Taïwanais face à ces événements. En sillonnant l’île et en recueillant les récits de jeunes Taïwanais, il a ressenti une urgence de raconter une histoire inspirée de leurs espoirs, de leurs désillusions et de leurs luttes, tout en explorant sa propre quête identitaire.
Le film est ainsi devenu une manière de sonder l’âme de Taïwan, entre mémoire collective et prise de conscience politique.
Le sujet du film – lié à la jeunesse, à la criminalité et surtout à la situation politique en Chine et à Taïwan – a découragé plusieurs acteurs, qui craignaient pour leur carrière sur le marché chinois. Liu Wei Chen, qui joue le rôle principal, s’est démarqué dès l’audition : il est resté silencieux pendant une heure entière, incarnant le personnage mutique sans qu’on le lui demande. Il n’avait jusque-là eu que des rôles secondaires dans des web-séries, mais son engagement a convaincu Keff.
Keff a décrit le film à son équipe comme un « film façon porc braisé » : une métaphore culinaire locale pour décrire un plat simple, populaire, mais aux saveurs profondes et complexes lorsqu’il est bien préparé. Ce principe a guidé la direction artistique : rendre hommage à la richesse de la réalité taïwanaise sans l’enjoliver ni l’exotiser, mais en la filmant avec précision, humilité et affection.
Conscient des incertitudes qui pèsent sur l’avenir de Taïwan, Keff voulait que le film soit une archive émotionnelle et visuelle de l’île en 2020. Il a donc filmé des lieux familiers sans artifices, pour capturer une mémoire collective avant qu’elle ne disparaisse ou ne soit transformée par l’histoire.
Avec le directeur de la photographie Nadim Carlsen, Keff a voulu que Taïwan soit un personnage à part entière. Ils ont utilisé le moins d’artifices possible pour capter ses couleurs, sons, lumières. Ce style visuel frappant — plans larges, contrastes marqués entre jour et nuit, palette chromatique réaliste — s’inscrit dans la lignée du cinéma taïwanais et asiatique contemporain, tout en affirmant une personnalité propre.
Zhong-Han, le protagoniste, ne parle quasiment pas. Ce silence n’est pas un simple trait de caractère : il symbolise une jeunesse taïwanaise à qui on refuse la parole, notamment sur la scène internationale. Keff confie : "Mais je ne voulais pas réduire Zhong-Han à une simple métaphore. Dans mon portrait du personnage, je crois qu’il était essentiel que, dans sa situation, il défende sa dignité en toutes circonstances."
"En écrivant le scénario, je me suis entretenu avec des personnes mutiques et je leur posais systématiquement la même question : « Si je tourne un film autour d’un personnage mutique, comment souhaiteriez-vous qu’il soit perçu ? ». Et on me répondait toujours : « Vous ne pourriez pas en faire tout simplement quelqu’un de normal ? ». C’est ce qu’on a fait."
Gangs of Taïwan a été présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2024.
Plutôt que de chercher des stars ou des performances transformistes, Keff a cherché des acteurs qui partagent des traits communs avec leurs personnages. Cela renforce l’authenticité et permet une meilleure immersion émotionnelle. Le metteur en scène se rappelle : "C’est devenu un mot d’ordre pour le reste du casting : j’ai recherché des acteurs qui avaient des traits communs avec leurs personnages afin de privilégier l’authenticité. C’était essentiel car le film réunit de nombreuses communautés et langues taïwanaises différentes."
"J’ai eu la chance de rencontrer quelques acteurs bienveillants, passionnés et incroyablement doués qui ont accepté de s’investir corps et âme dans leurs personnages et de faire preuve d’empathie à leur égard."