ANALYSE SANS SPOILERS
Avec Alpha, Julia Ducournau poursuit son exploration d’un cinéma viscéral et profondément symbolique. Sous des allures de fable sur la maladie et la contamination, le film se déploie comme une parabole sur l’angoisse collective face à l’inconnu. Impossible de ne pas y voir un écho aux épidémies récentes, mais Ducournau élargit son propos : elle filme moins un virus qu’un climat, celui de la stigmatisation, de la paranoïa et de la peur de l’autre.
Le film impressionne autant qu’il déroute. D’une richesse symbolique indéniable, il trouble par sa manière d’ouvrir mille pistes sans jamais les refermer, et pourra diviser par son opacité et sa complexité assumées. Mais c’est justement dans cette ambiguïté que réside sa force : Alpha se vit plus qu’il ne s’explique.
La mise en scène hypnotisante est sublimée par une photographie glaciale, volontairement dénuée de chaleur. Celle ci est encore renforcée avec de superbes maquillages qui ensemble participent à créer une atmosphère d'angoisse et d'oppression (combien d'entre nous sont stressés à l'idée d'aller dans un hôpital et son odeur de maladie, de mort).
Quant à la B0, elle se fait discrète, presque en retrait parfois tant l'attention est captée par les dialogues et la complexité de l'intrigue. La scène finale, uniquement visuelle, permet alors de faire exploser cette musique de Beethoven, qui parlera à tous. Cette conclusion restera dans tous les esprits.
Au final, Alpha est une expérience troublante : fascinante pour certains, hermétique pour d’autres, mais impossible à oublier.
ANALYSE AVEC SPOILERS
]La force d'Alpha réside dans sa richesse symbolique, qui transforme chaque détail en signe. Dès les premières images, le spectateur comprend que la maladie ne se définit pas seulement par ses symptômes, mais aussi par la stigmatisation qu’elle entraîne. Les malades portent une cicatrice visible : une marque sociale autant que corporelle, qui les désigne immédiatement comme “autres”.
L’angoisse de la contamination traverse tout le récit. Ducournau sème volontairement plusieurs pistes, sans jamais confirmer laquelle est la “bonne” : la drogue (avec l’oncle qui se pique), la sexualité (le rapport non protégé entre Alpha et Adrien), ou même un simple insecte (cette coccinelle que les personnages touchent à tour de rôle). Chaque possibilité renvoie à une mémoire collective : VIH, Covid, zoonoses, et toutes ces rumeurs qui naissent quand une maladie échappe à la compréhension. L’important n’est pas la vérité biologique, mais la paranoïa généralisée qui en découle.
Cette logique se cristallise dans les trois personnages principaux, liés par la lettre A : Amine, Adrien, Alpha. Tous sont contaminés, mais par des voies différentes — drogue, sexe, contact — comme si le film illustrait la multiplicité des récits autour de la transmission. Adrien dit porter la cicatrice juste après sa rencontre avec Alpha : c’est donc elle qui le lui a transmis sexuellement. Mais la scène reste ambiguë, car Adrien sort un préservatif puis le pose subtilement de côté pendant le rapport — ce qui laisse planer un doute moral et ajoute une tension supplémentaire. Alpha, elle, n’est pas consciente de sa maladie, ce qui rend la contamination encore plus tragique.
La mère, médecin impuissante, est au centre du drame. Sa phrase “nous aussi, on était trop jeunes” renvoie à la mort de son frère Amin, tandis que la petite Alpha répète “je suis trop jeune”, comme si elle pressentait sa propre fin. Le miroir est cruel : trop jeunes pour mourir, mais condamnés malgré tout.
On retrouve aussi dans Alpha une idée lancinante : l’impossibilité d’échapper à la maladie. Chaque personnage tente une stratégie d’évitement : l’oncle par ses tentatives de suicide, cherche à fuir une réalité insupportable ; Alpha, en tentant de s’échapper par la fenêtre, espère échapper au poids du stigmate. Mais à chaque fois, l’effort se brise : la fenêtre tremble, le corps résiste, et la maladie rattrape inexorablement ceux qui cherchent à la fuir. Ducournau filme moins la biologie d’un virus que sa dimension tragique : on peut se débattre, mais l’épidémie est une fatalité qui consume tout.
La conclusion du film, apocalyptique, enfonce le clou. La voiture lancée dans une tempête rouge — image d’un virus devenu élément naturel — enferme les trois personnages dans un huis clos de fin du monde. Amin se désintègre, Alpha commence à disparaître, et seule la mère demeure, survivante isolée dans une tempête qu’elle ne peut pas vaincre. Cette désintégration progressive fait écho au titre : Alpha, “le commencement”, ne peut éviter Oméga, “la fin”.