Avec Alpha, Julia Ducournau prend à revers ceux qui l’attendaient sur un nouveau choc trash après Titane. Ici, elle revient à quelque chose de plus dramatique, de plus frontalement humain, mais toujours habité par ses obsessions : les corps, leurs failles, et la peur qu’ils suscitent.
On est au Havre, dans les années 80. Alpha (incarnée par Mélissa Boros, impressionnante de justesse) a 13 ans quand sa vie bascule : un tatouage mystérieux apparaît sur son bras, marquant le début d’un rejet qui la dépasse. Le film ne parle jamais directement du sida, mais tout y renvoie : la peur de la contamination, la stigmatisation, la honte de l’autre. Ce silence autour de la maladie devient l’arme la plus violente du récit, et son véritable sujet. Ducournau ne filme pas seulement la maladie, elle filme la peur qu’elle déclenche et qui isole, exclut, détruit.
Tahar Rahim, dans le rôle de l’oncle Amin, est bouleversant. Amaigri, habité, il fait de son corps une cicatrice vivante. Ce n’est pas qu’une performance physique — même si la transformation est radicale — c’est une incarnation. Dans ses silences, dans ses colères, dans son regard, on lit tout : la honte, la rage, mais aussi l’amour maladroit. C’est lui qui donne au film sa gravité et sa chair.
Autour de lui, le casting ne déçoit jamais. Golshifteh Farahani, en mère médecin, incarne une figure de rationalité qui craque face à l’indicible, et son mélange de force et de fragilité fait mouche. Emma Mackey, en infirmière, apporte une douceur inattendue, presque un souffle d’espoir au milieu de l’étouffement. Et il faut saluer Mélissa Boros : à seulement 13 ans, elle porte sur ses épaules une grande partie du film. Elle incarne Alpha avec une intensité rare, entre innocence et révolte, donnant au récit une authenticité brute.
Visuellement, Ducournau reste fidèle à son style. Elle filme les corps comme des paysages fissurés, menacés, mais aussi capables d’une beauté fragile. La lumière blafarde, les décors industriels du Havre, les visions parfois hallucinées construisent un climat de malaise où tout semble se déliter. Mais contrairement à Titane, il y a ici des moments suspendus, presque tendres, où la poésie vient fissurer la noirceur.
Évidemment, tout n’est pas parfait. Ducournau a tendance à trop charger son film de symboles. Certaines scènes insistent lourdement sur la métaphore, au point d’écraser l’émotion. Le rythme connaît aussi des creux, avec des passages qui paraissent étirés, comme si le film voulait absolument en dire plus qu’il n’en a réellement besoin. C’est ce qui empêche Alpha d’atteindre l’évidence de Grave ou la folie galvanisante de Titane.
Mais malgré ces faiblesses, l’expérience reste marquante. Parce que Alpha touche là où ça fait mal : il rappelle que le véritable poison n’est pas la maladie, mais la peur qu’elle engendre. La peur de l’autre, de sa différence, de ce qu’on ne comprend pas. Et face à ça, le film esquisse malgré tout une réponse : la compassion, l’écoute, l’amour — ce qui reste quand tout le reste s’effondre.
En définitive : Alpha est un film imparfait, parfois trop appuyé, mais d’une sincérité et d’une intensité rare. Ducournau continue de filmer ce qui dérange et ce qui blesse, mais elle le fait cette fois avec une gravité et une humanité qui laissent une trace durable.