Qui est le film ?
Alpha promet un retour à quelque chose de plus intériorisé après l’hystérie de Titane. Le film suit une adolescente, confrontée à une forme de contamination mystérieuse qui transforme les corps en surfaces minérales et à une série de figures parentales, spectrales, censées incarner les failles de la transmission. Sur le papier, Alpha ambitionne beaucoup. Il voudrait parler de l’adolescence comme zone de porosité, du corps comme territoire menacé, de la peur du contact dans un monde post-traumatique. Il voudrait aussi interroger le regard, la honte, la violence sociale, la mémoire collective. Mais très vite, une tension se fait sentir : entre ce que le film dit vouloir explorer, et la manière dont il enferme ces questions dans un dispositif saturé, autoritaire, où rien ne peut exister hors de l’intention de la cinéaste.
Par quels moyens ?
Dès ses premières images, Alpha se place sous un régime déclaratif. Tout y est signifié. Chaque détail du film est justifié, pensé, expliqué en amont. La mise en scène affirme. Le cadre, la musique, les dialogues fonctionnent comme des panneaux indicateurs émotionnels. Le film ne laisse jamais le spectateur approcher une situation sans lui en livrer aussitôt la clé de lecture. Le prologue, avec ses images symboliques lourdement chargées, ne crée pas un espace d’imaginaire. Il le referme. Chaque élément fonctionne comme un signe à déchiffrer plutôt qu’une matière à habiter. Le mythe, ici, surplombe le réel. Il interdit toute lecture naïve, toute expérience première de l’image. Le spectateur est sommé de comprendre avant même de ressentir.
Qui plus est, la mise en scène de Alpha est entièrement tournée vers l’impact. Chaque scène vise un pic sensoriel. Ducournau revendique un cinéma des émotions primitives, enfouies, archaïques. Mais cette ambition repose sur un postulat problématique : l’émotion serait déjà là, préexistante à la forme, et le cinéma n’aurait qu’à l’extraire par la violence sensorielle. Dans Alpha, la forme ne construit pas l’émotion, elle la déclenche mécaniquement. Cris, musique assourdissante, ralentis appuyés : tout concourt à produire une réaction immédiate. Or une émotion qui ne naît pas du regard mais du stimulus finit par se vider de sa force.
Alpha empile les thèmes sans jamais les faire dialoguer. Harcèlement, deuil, sexualité, toxicomanie, filiation, exclusion sociale : tout est là, mais rien n’est creusé. Le film confond densité et saturation. Cette accumulation donne l’illusion d’une œuvre riche, alors qu’elle révèle surtout une incapacité à choisir un point de vue, à accepter la perte qu’implique toute véritable mise en scène.
Quelle lecture en tirer ?
Certaines scènes cristallisent cette impasse. La séquence de harcèlement à la piscine, par exemple, aurait pu être un moment d’observation de la cruauté ordinaire, de la violence sociale à l’état brut. Elle devient une scène d’action, chorégraphiée, amplifiée, esthétisée. Le film ne regarde pas la violence : il la performe. De même, la relation entre Alpha et Amin est écrasée par la musique, par l’effet, par la volonté de produire un climax émotionnel. Ce que révèle Alpha, au fond, ce n’est pas un ratage accidentel, mais une cohérence inquiétante. Un cinéma qui remplace le regard par l’intention. La mise en scène par l’effet. La relation par l’impact. Un cinéma qui ne fait pas confiance au spectateur parce qu’il ne fait pas confiance aux images. Un film qui regarde son spectateur comme une surface à impressionner, non comme un regard à rencontrer.