Qui est le film ?
Avec Blue Moon, Linklater signe ici un film resserré, modeste dans son dispositif. Blue Moon donne à voir un regard porté sur un instant dérisoire à l’échelle de l’Histoire mais décisif à l’échelle intime. Celui où un artiste, encore vivant, commence déjà à disparaître. L’action se déroule le soir de la première triomphale d’Oklahoma! de Rodgers et Hammerstein. Pour Hart, ancien partenaire de Richard Rodgers, ce succès est une confirmation brutale. Il n’est plus nécessaire. Il n’est plus compatible. Le film se tend entièrement autour de cette prise de conscience : comment continuer à exister quand ce que l’on a contribué à inventer prospère désormais sans vous.
Par quels moyens ?
Linklater enferme presque tout son film dans le Sardi’s, bar mythique de Broadway. La caméra circule sans cesse, glisse entre les tables, accompagne les entrées et sorties comme autant de rappels du monde extérieur qui continue de tourner. Ce resserrement spatial permet aussi au film d’assumer pleinement sa nature verbale. Blue Moon est un film de parole, mais d’une parole défensive. Lorenz Hart parle pour se maintenir debout. Chaque trait d’esprit, chaque saillie ironique agit comme un amortisseur. Ethan Hawke compose un personnage dont l’intelligence est une armure usée. Son humour n’est jamais brillant par plaisir. Il est légèrement excessif, parfois gênant, toujours un peu en retard sur lui-même.
La transformation physique de Hawke participe de cette sensation d’inadéquation. Les effets optiques qui rapetissent légèrement l’acteur produisent un trouble constant. Hart semble toujours placé un peu trop bas dans le cadre, obligé de lever les yeux. Cette différence de hauteur n’appelle aucun commentaire, mais elle travaille le regard. Elle matérialise une hiérarchie invisible, celle qui relègue l’artiste jugé instable, excessif, inadapté, au moment précis où l’industrie célèbre la respectabilité lisse de Rodgers et Hammerstein.
La relation entre Hart et Rodgers constitue le cœur affectif du film. Andrew Scott incarne un Rodgers apaisé, élégant, déjà projeté vers l’avenir. Linklater montre une divergence de rythmes, de désirs, de tolérance au chaos. Tout se joue dans les silences, les politesses trop bien huilées, les regards qui évitent la confrontation. Elizabeth Weiland, interprétée par Margaret Qualley, représente pour Hart l’espoir d’un amour débarrassé des compromis et des mensonges. Mais Blue Moon ne se fait aucune illusion. Cette relation est vouée à l’échec dès son apparition. Elizabeth ne peut pas porter le poids d’un homme qui cherche moins l’amour que la confirmation d’exister encore.
L’alcoolisme et l’homosexualité contrainte de Hart traversent le film sans jamais devenir des clés explicatives. Linklater refuse la psychologie appuyée. L’alcool apparaît comme un anesthésiant plus que comme une chute spectaculaire. Le placard est traité comme une fatigue diffuse, une usure quotidienne à se contenir. Le film parle moins de marginalité que de l’épuisement à rester présentable.
Quelle lecture en tirer ?
Blue Moon est un film sur l’effacement plus que sur la mort. Sur ce moment précis où un individu comprend qu’il n’est plus au centre du récit, sans que rien d’extraordinaire ne se produise. Ce qui bouleverse, c’est que cette disparition se fait sans violence apparente. Elle passe par la réussite des autres, par la normalisation, par la politesse. Linklater filme Hart avec une tendresse lucide, sans chercher à le réhabiliter ni à l’ériger en martyr. Il observe un homme dont l’esprit continue de briller alors même que le monde ne le regarde plus.