Séance très particulière à Cannes quand Pillion commence. Un charmant tableau de famille londonien, un jeune homme (oui "Dudley Dursley de Harry Potter"... alias Harry Melling, pour les autres) qui promène tranquillement le petit chien de sa mère, s'arrête pour qu'il fasse son affaire, se fait aborder par un magnifique motard musclé (Alexander Skasgard) qui lui propose de lui faire une gâterie, là maintenant, tout de suite. On allait tous glousser gentiment, dans la salle, de la proposition cavalière, sauf qu'on en n'a pas eu le temps : le plan d'après nous fonce à la tronche, et c'est la "gâterie" en gros plan, aussi grossière qu'osée. On étouffe un "oh ben !" (le comble de notre stupéfaction) tandis que côté spectateurs, c'est l'exode, tous les 50+ (comme la crème solaire) se barrent. Et ce n'est que l'ouverture. Pillion (en anglais "la place du passager à moto, celui qui colle le conducteur") est une plongée sans pédiluve dans le monde du BDSM, qui raconte l'histoire d'amour entre un homme dominé (le toutou qui se complaît à être maltraité) et le dominant (le "maître" du chien), nous faisant découvrir un univers tout de cuir et de fouet, de prises à califourchon un peu n'importe où et n'importe comment (dès que le calecif du maître serre un peu, le clébard y a droit), et finalement des limites de ce système de fantasmes sexuels. On voit tout, de la mise à l'écart de la vie sociale et familiale, au déclin de la confiance en soi (à force d'être traité comme un esclave) et d'un sentiment de non-réciprocité si l'un des deux essaie de faire des efforts pour l'autre (cela va à l'encontre de son appétit sexuel, donc cette histoire d'amour ne peut pas fonctionner). Pillion aborde à peu près tous les sujets sensibles du rapport de dominance dans le BDSM, sans jamais prendre de gants (en latex), il y va crûment quitte à ce que le spectateur l'interprète comme un étalage de lubricité (au moins, on ne pourra pas lui reprocher de ne pas assumer son concept). A ce petit jeu, Harry Melling et Alexander Skasgard sont formidables d'audace : les scènes sont ultra osées, et on a une grosse pensée pour le coordinateur d'intimité sur le tournage qui a plus que mérité son salaire (peut-on inventer, et lui décerner la Coque d'Or du Meilleur Coordinateur d'intimité 2026 ?). Là où l'on est moins client du film, c'est dans son final, qui décide de voir positivement cette relation assez toxique, car déséquilibrée : ils ne cherchent pas la même chose, et on voit bien que le dominé est malheureux, alors pourquoi
le faire repartir avec un "maître" à la fin ? Ou alors, il aurait fallu spécifier clairement que le nouveau "maître" est plus soft / ne fait pas ça en dehors des soirées amoureuses, pour laisser le jeune vivre sa vie (surtout avec sa famille) au quotidien...
Car ce qui devrait être un fantasme complice entre amoureux, le temps des soirées coquines, devient ici une souffrance du quotidien, et on ne saisit pas trop le retour à la case départ du final. Mais rien que pour la découverte (la bienséance nous interdit de dire "insertion") sans vaseline de l'univers BDSM, et pour l'audace incroyable des deux acteurs en tête d'affiche, Pillion mérite le détour. Pour y aller, on vous laisse quand même la place du "pillion", hein, nous on monte dans le side-car.