« Baranov avançait dans la vie entouré d’énigmes. La seule chose plus ou moins certaine était son influence sur le Tsar. Durant les quinze années qu’il avait passé à son service, il avait contribué de façon décisive à l’édification de son pouvoir. On l’appelait « le mage du Kremlin », « le nouveau Raspoutine » …
On commence la critique, par une jolie phrase du livre qui résume assez bien son idée, car Olivier Assayas convie le spectateur à une lecture publique du Mage du kremlin de Da Empoli. Le débat sur le jugement d’une œuvre cinématographique en sa qualité d’adaptation est sans fin, mais quand un film utilise à ce point la notoriété d’un roman aussi célèbre et aussi récent, il est nécessaire de le juger comme tel.
Le mage du Kremlin n’est qu’une mise en image laborieuse du roman, scène par scène, dialogue par dialogue. Ce qui évidemment fait courir le risque de plusieurs écueils, dans lesquels le long-métrage tombe systématiquement.
D’abord celui de la narration extérieure, procédé littéraire, mais rapidement insupportable comme procédé cinématographique ; quel besoin pour le film d’avoir ce récit rétrospectif du personnage principal, pratiquement à chaque scène. De plus, le film transpose le livre, mais quand on dit transposer c’est au mot près, de la phrase près du bouquin, on se demande d’ailleurs le besoin de recruter Emmanuel Carrère au scénario pour produire un recopiage aussi servile, et surtout jusque dans les dialogues entre les personnages. Ce qui rend le film particulièrement insupportable, car si des phrases sont intéressantes d’un point de vue littéraire, dîtes par des personnages, cela produit une désagréable sensation théâtrale, pompeuse, car jamais des personnages ne s’exprimerait comme cela, de manière aussi ampoulée, dans leur intimité.
Et surtout, les scénaristes ne semblent pas avoir saisis l’esprit du roman, que cette histoire d’une vie racontée en une nuit, à l’image d’un personnage de Balzac, était un récit fantasmé, irréel, mystérieux, et non un personnage qui se livre fidèlement pendant des jours à un homme rencontré par hasard. Leur seul ajout est cette fin complètement absurde, uniquement présente pour produire un sursaut scénaristique.
Le film tombe aussi dans cette impasse du film qui veut raconter une trop grande période de temps, évoquer chaque moment historique successivement, pour que tout soit bien là, mais sans jamais rien approfondir. On a droit à une succession des moments marquants de l’histoire de la Russie contemporaine, et oui tout y est, de la fin de Eltsine à la chute de la Crimée, en passant par le naufrage du sous-marin Koursk. Tous ces moments sont abordés, jamais plus développés, car il faut vite passer à l’évènement suivant, tous vus au travers de discussions insipides pour bien masquer le manque de budget qui empêche toute reconstitution d’ampleur.
Le budget est visiblement passé dans les cachets de cette distribution américaine, plutôt convaincante, notamment un Jude Law inspiré dans son rôle de Vladimir Poutine.
Le mage du kremlin est un film foncièrement inutile, qui témoigne de cette manie du cinéma français d’adapter des œuvres reconnues pour s’assurer, couplée à une belle propagande médiatique, un succès en salles.