Au sommet du cynisme
Depuis 1986, Olivier Assayas aime à changer de genre pratiquement à chacun de ses films. Par exemple, rien que depuis 2018 il a enchaîné un thriller fantastique, une comédie romantique, un film d’espionnage et une comédie dramatique. Cette fois avec ces 135 minutes, il a choisi le thriller politique. Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine. C'est sans doute ça, la magie du cinéma : raconter la Russie du nouveau tsar et de son conseiller très spécial, en adaptant le roman d'un Italien, en tournant en Lettonie en langue anglaise avec un trio d'interprètes majeurs, un Américain, un Britannique et une Suédoise, le tout dans une réalisation française… Ce « gloubiboulga » international semblait à la base apporter plus d’inconvénients que d’avantages. C’est ce, qu’en tout cas, je craignais par avance, mais, je dois reconnaître que je me suis pris au jeu de cette leçon d’Histoire sur grand écran.
Bien que séduit par le best-seller éponyme de Giuliano de Empoli, Olivier Assayas avait de grands doutes sur sa capacité à l'adapter pour le cinéma : Tout lui faisait peur : Trop abstrait, trop de dialogues ; beaucoup de choses qui allaient de soi dans le roman, réflexions sur le pouvoir, sur l’histoire moderne de la Russie, semblaient plus épineuses au cinéma. Mais sa rencontre avec le scénariste Emmanuel Carrère, un ami de longue date, a été décisive. Ils ont recréé une plongée au cœur du système, dans laquelle Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant les discours, les images, les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, femme libre et insaisissable, qui incarne une échappée possible, loin des logiques d’influence et de domination. Quinze ans plus tard, après s’être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Ce qu’il révèle alors brouille les frontières entre réalité et fiction, conviction et stratégie. Le Mage du Kremlin est une immersion dans les arcanes du pouvoir, un récit où chaque mot dissimule une faille. Tout comme Limonov, la ballade, ce film a été tourné en Lettonie. - seules les scènes du Cap d’Antibes et de la Riviera ont été tournées dans le Midi de la France -. Pour les besoins du roman – puis du film, « l'homme qui murmurait à l'oreille de Vladimir Poutine », est inspiré en partie de Vladislav Sourkov. Nous naviguons donc entre l’histoire et la fiction, tout comme, durant sa confession, il s'inscrit en permanence entre vérité et mensonge, alimentant ainsi sa légende et exalter son influence. Véritable kaléidoscope d'une époque, d'un pays, d'un pouvoir et d'un homme qui le personnifie et de sa complicité permanente avec le Mal.
Bien sûr, il était hautement improbable que le cinéaste trouve des acteurs russophones qui acceptent le risque de jouer dans un film critique vis-à-vis de Poutine. Alors, le choix s’est porté sur une distribution américaine haut de gamme. Paul Dano est assez fascinant, mais ce n’est pas une surprise. La question restait le choix de Jude Law pour incarner le nouveau tsar. Même s’il faut saluer sa performance, je n’ai pu m’empêcher pendant tout le film de le voir « jouer » Poutine. Pour le reste, c’est du nanan avec Alicia Vikander, Tom Sturridge, Jeffrey Wright, Will Kean. D’une sortie du communisme aux allures vivifiantes, d'une liberté culturelle flashy et avant-gardiste aux développements de la télé-réalité, de la mort de la politique jusqu'à l'embaumement d'une démocratie vidée de sa substance, les images s'enchaînent sans relâche. C’est vif, nerveux, décapant, mais surtout d'une vérité glaciale et terrifiante