Adaptation fiévreuse et viscérale du roman d’Emily Brontë, Hurlevent s’impose comme une relecture radicale de Les Hauts de Hurlevent, pensée avant tout comme une expérience sensorielle. Emerald Fennell ne cherche pas à raconter une histoire d’amour au sens classique, mais à exposer une passion absolue, violente et contradictoire, où chaque personnage agit en pleine conscience de sa propre damnation. Le film repose sur une opposition frontale entre deux mondes. D’un côté, un univers rude, froid, presque dépouillé, où la survie impose une forme de sincérité brute. De l’autre, un monde clair et abondant, saturé d’objets, de confort et de signes extérieurs de réussite, qui fonctionne comme une prison dorée.
Ce monde policé, où tout semble parfait, évoque une version dévoyée d’Alice au pays des merveilles, séduisante en surface mais profondément artificielle. À force de vouloir tout contrôler, tout embellir, il étouffe les êtres qui l’habitent. À l’inverse, l’espace gris et austère impose une condition rude, parfois violente, mais paradoxalement plus honnête. Le film suggère ainsi que l’abondance et le luxe ne mènent pas au bonheur, mais à une illusion de satisfaction vouée à se dissoudre.
L’esthétique occupe une place centrale dans Hurlevent, au point de devenir un sujet en soi. Chaque plan semble pensé comme une composition picturale, convoquant des références visibles à la peinture romantique, à Autant en emporte le vent, ou encore à une imagerie gothique évoquant l’univers de Burton. Cette accumulation de signes finit parfois par saturer l’image, donnant le sentiment que le style prend le pas sur l’émotion. Ce choix n’est pourtant pas innocent. Il accompagne un jeu d’acteur volontairement en surface, presque distancié, qui souligne l’importance du paraître dans ce monde où l’on sauve l’image avant de sauver les êtres.
Margot Robbie et Jacob Elordi incarnent une relation fondée sur la confusion permanente entre désir, rejet, attirance et répulsion. Leur lien est fusionnel, mais profondément aliénant, incapable de s’épanouir dans un cadre social quel qu’il soit. Les corps et les visages contredisent sans cesse les paroles, révélant une impossibilité à dire ou à vivre pleinement ce qui est ressenti. Emerald Fennell accentue cette tension en refusant toute morale explicite. L’amour n’est jamais idéalisé. Il est montré comme une force brute, incontrôlable, presque animale, qui consume autant qu’elle unit.
En assumant une grammaire visuelle proche du dark teen, Hurlevent transforme le mythe littéraire en tragédie contemporaine. Le film divise, dérange, et peut apparaître comme audacieux ou excessif selon le regard porté sur lui. Mais derrière la surenchère esthétique, il expose une idée implacable. Quand tout n’est que paraître, le désir devient un simulacre, et la passion, un chemin sans issue.