Marty Supreme est le plus gros budget à ce jour du studio A24, et ça se voit à l’écran. C’est techniquement et plastiquement du grand art et on y retrouve la mise en scène généreuse et fiévreuse de Josh Safdie, mais portée ici avec plus d’ampleur. C’est un pur ride de cinéma qui fonce tambour battant pendant 2h30 de vertige. Formellement c’est d’une virtuosité et d’une densité rare. Le moindre plan est calibré avec une précision chirurgicale, du cadrage au montage. À tel point que ça peut devenir asphyxiant et étouffer le fond.
Un fond profondément scorsésien, qui égratigne le mythe du rêve américain. Le self-made-man n’y apparaît que comme une illusion inaccessible, même dans le domaine du sport, et même pour ceux qui sacrifient tout pour réussir, y compris leur humanité. Car ce personnage détestable s'enferme dans sa croyance aveugle en ce rêve américain qui devient rapidement son cauchemar. Un cauchemar jubilatoire pour le spectateur. La fin, en revanche, est plutôt bancale, presque contradictoire avec le propos et la caractérisation du personnage, laissant planer un message douteux. Mais si le scénario manque de profondeur, il a l’audace de constamment aller là où on ne l’attend pas et d’éviter le format classique du biopic.
Chalamet compose un personnage dense, autodestructeur, aussi fascinant qu’immature, dans une de ses meilleures performances. Un outsider à l’image du sport qu’il pratique dans les années 50 : le ping-pong, alors aussi mésestimé socialement que le petit vendeur de chaussures juif qu’il incarne. Il met toute son énergie, toute son inventivité, il sacrifie tout pour réaliser un rêve totalement dénigré socialement. Son personnage incarne le mantra qui s’impose à cette époque aux USA, fondé sur l’individualisme à outrance et par ricochet à la loi du plus fort. Arrogant, ambitieux, voyou, prêt à tout pour arriver à ses fins et sans respect pour les autres, il représente littéralement les Etats-Unis. Il est le pur produit de cette société. Ce qui offre un film plein d'ambiguïté dans lequel tout le monde (se) ment, ne pense qu’à soi et manipule les autres.
C’est frénétique, une fuite en avant constante qui multiplie les péripéties et les catastrophes burlesques pour constamment faire dévier le personnage de son désir initial, de réussite et de revanche, le faisant rebondir dans tous les sens, comme une balle de ping-pong. Malgré quelques faiblesses d’écriture et un manque de consistance, on est emporté par l’énergie et la maestria de cette épopée. Du très grand spectacle.