Quelle ambition folle que d’offrir un film de 3h15 sur une des périodes les plus honteuses de notre Histoire. Les Rayons et les Ombres est une grande fresque historique sur un angle mort du cinéma français : la Collaboration. Et c’est sûrement car ce sujet est si lourd et inflammable que Giannoli s’en tient à une réalisation très classique, académique, mais d’une ampleur immense, portée par une reconstitution magistrale. On y retrouve la tragédie romanesque, presque balzacienne, de son chef d'œuvre Illusions Perdues. C’est douloureux, malaisant, comme un voyage en Enfer d’une densité et d’une puissance indéniables.
Il adopte ici le point de vue des collabos, de leur quotidien, reléguant au hors-champ les horreurs et les conséquences de leurs actes, comme pour matérialiser leur aveuglement volontaire. Il se demande jusqu'où peut-on accepter l’intolérable, se mentir pour soulager sa conscience ? Le cœur du sujet est la spirale de la collaboration : partant des meilleures intentions avec une croyance sincère en la possibilité de dialoguer avec les fascistes, voire même de les contrôler, qui mène progressivement à la compromission et une noirceur infinie. Ce sont de ces “Irresponsables� comme les nomme l'historien Johann Chapoutot, que traite ce film.
Trois destins liés : un allemand francophile qui deviendra ambassadeur du Reich à Paris, son ami Jean Luchaire, patron de presse bourgeois qui profite de la situation pour acquérir le statut prestigieux qu’il n’a jamais réussi à obtenir auparavant et qui ne reviendra jamais en arrière malgré les occasions qui se présenteront à lui. Et sa fille, jeune actrice star d’avant-guerre, obnubilée par la poursuite coûte que coûte de sa vie de star et qui refuse de voir la réalité. L’occasion d’une immense révélation : Nastya Golubeva, avec la sensation rare d’être témoin en temps réel de la naissance d’une star de cinéma. Des personnages qui ont mis leur jouissance personnelle au-dessus de toute autre considération (cf les nombreuses scènes d’orgies), qui se vautrent dans l’opulence pendant que le reste de l’Europe souffre.
Ce choix de point de vue permet de mettre en avant un terrible constat : si de telles horreurs ont eu lieu, ce n’est pas seulement à cause d’idéologues radicaux, de monstres sanguinaires. C’est surtout car beaucoup, des gens à l’origine tout à fait respectables, ont accepté cette dérive et cette compromission. Par lâcheté, par facilité, par opportunisme, par confort, par vanité, par ambition, par résignation et finalement par habitude. Le tout agissant comme un lent poison, à l’image de la tuberculose qui prend une place croissante dans le film, répercussion physique de leur déchéance morale : le pourrissement des corps se mêlant au pourrissement idéologique.
Le titre évoque le recueil de Victor Hugo sur la nuance du Bien et du Mal mais aussi la trajectoire en rise and fall de ses personnages tout autant que les rayons X qui révèlent les taches noires sur les poumons des tuberculeux symbolisant la contamination de l’idéologie d’extrême-droite. Et enfin il évoque aussi les rayons du Cinéma qui éclairent ici une page sombre de l’Histoire. Car c’est aussi un film qui croit profondément en la puissance du cinéma.
Un film qui ne cherche jamais le manichéisme, constamment dans la zone grise, qui questionne les notions de responsabilité et de culpabilité individuelle. Loin du roman national simpliste imposé après-guerre, il n’élude pas la complexité sans pour autant innocenter ses personnages pour autant, bien au contraire : il permet de comprendre sans pardonner.
Et enfin, il résonne terriblement avec notre actualité, de la compromission de médias instrumentalisés à la résignation ou l’habitude qui remplacent l’indignation. En cela il éclaire notre présent, comme un rappel que collaborer avec l’extrême-droite ne se résume pas à agir comme eux et/ou avec eux. C’est aussi simplement les laisser faire, refuser de questionner leurs actes, ne pas opposer de résistance car ça ne paraît pas nous impacter individuellement. C’est en ça que l’Histoire et cette histoire en particulier, sont des leçons, pire : des alarmes, pour un présent qui semble bégayer les années 30.