Le roman de l’abjection
Il n’y a pas grand-chose à jeter dans la filmographie de Xavier Giannoli depuis 2002 et Les corps impatients jusqu’à 2021 et Les Illusions perdues en passant par A l’origine, Marguerite ou L’apparition. Cette fois il consacre 195 minutes – mazette ! -, à un drame historique basé sur des faits réels. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration. Un très grand film qui ose s’attaquer à une des grandes zones grises de notre Histoire. Il fallait un sacré culot pour oser, dans une période si fébrile, sortir un film aussi ambitieux sur un sujet – beaucoup trop – d’actualité. Giannoli l’a fait. Merci à lui !
Car, à part Louis Malle et son très polémique Lacombe Lucien, - et dans une moindre mesure l’Uranus de Claude Berry -, la collaboration est un des grands impensés du cinéma français. Il est tellement plus confortable pour tous d’honorer les héros et d’oublier les salauds. Et voilà une douloureuse piqûre de rappel qui a l’audace de mettre en avant un personnage réel broyé par l’engrenage nazi. On ne sort pas indemne de cette fresque, techniquement admirable, rythmée, et documentée comme rarement. Non, on n’en sort pas indemne après avoir écouté le réquisitoire du procureur – excellent Philippe Torreton -, qui nous met tous face à nos contradictions. La première qualité du film est de tirer parti de sa longueur et de s’en tenir au sujet premier, en se concentrant autour de l’histoire vraie d’un trio, un journaliste pacifiste, sa fille comédienne et leur ami allemand et francophile devenu ambassadeur d’Allemagne à Paris. Il ausculte l’Histoire à travers les destinées individuelles, tentant de disséquer les voies par lesquelles les idéalistes se fourvoient. Giannoli a toujours été fasciné par les usurpateurs : tous ses personnages tentent de franchir les lignes morales et légales pour parvenir. Les Rayons et les Ombres ne fait pas exception, en tentant de comprendre les mobiles d’une trajectoire qui mène à l’indignité nationale. – Prenons du recul et regardons de plus près notre pays dans cette période où l’on fabrique la désinformation, où l’on prône la division de la population pour mieux la manipuler par l’idéologie extrémiste d’une poignée, tout le portrait de notre inquiétante époque résumée par cette sentence définitive : les mots des salauds arment les bras des imbéciles. Ce film est un must, pas seulement sur un plan cinématographique, mais la force de son message moral et politique.
Evidemment, il fallait un casting à l’image de l’ambition du film. Et là, c’est au-delà de toutes les espérances. Jean Dujardin est tout simplement extraordinaire. D’une sobriété sans égal, il nous fait partager les débats intérieurs qui habitent son personnage entraîné dans l’engrenage de la collaboration. On le regarde, avec fascination et dégoût, s'enfoncer, verre de champagne à la main, dans un vertige doré dont il ne mesure pas l'abîme. Mais la grande découverte de ce film reste bien la jeune Nastya Golubeva, - la fille de Léos Carax, qui prouve qu’elle a tout pour faire une immense carrière – en commençant peut-être par un César de la révélation féminine dans un an -. Présence, beauté, et justesse de jeu, je le répète, elle a tout. Bien sûr, comme ce drame est un triangle, n’oublions pas le 3ème sommet avec August Diehl, qui ne m’a jamais déçu. Ajoutons à cette liste Vincent Colombe, Anna Próchniak et André Marcon.
Ce film, qui fait le pari de la lenteur et de l’ambiguïté, traque durant trois heures quinze, ce qui se passe dans la tête d’un homme qui a choisi le mauvais camp. Giannoli ne nous dit pas : « voilà le monstre ! », il laisse les questions ouvertes, et signe une œuvre qui a déjà la patine des classiques. Abasourdi par ce film, on trouvera une lueur d’espoir grâce au grand Victor Hugo, - dont le poème éponyme donne son titre au film -, quand il écrit
Si nous n'avions que de tels hommes,
Juste Dieu! Comme avec douleur,
Le poète au siècle où nous sommes
Irait criant : Malheur! Malheur!