Jean Luchaire, le journaliste collaborateur mondain sous l’occupation
Le personnage central du dernier film de Xavier Giannoli Les Rayons et les Ombres interroge le glissement progressif d’un homme qui croit défendre le Bien, vers le mal absolu. Dérangeant mais salutaire.
Alain Barbanel, journaliste
« Dis moi, à quel moment devient-on collaborateur ? » S’adressant à son père au cours d’une fête organisée par l’ambassade d’Allemagne à Paris, Corinne, star montante du cinéma sous l’occupation, interroge son père Jean Luchaire, journaliste, et patron de la presse collaborationniste. « Pourquoi cette question ? », semble t-il répondre d’un regard interloqué. Le film salutaire de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, se joue dans cette question qui plane comme une ombre sur plus de trois heures. Si « Lacombe Lucien » de Jean Malle explorait le parcours d’un citoyen ordinaire et insipide plongeant sans état d’âme dans les affres de la milice, nous voici en face d’un intellectuel, fils de bonne famille, radical socialiste, soutien de Léon Blum, pacifiste et…journaliste. C’est un militant convaincu par le rapprochement des peuples et le dialogue entre l’Allemagne et la France, pour éviter selon lui, avec un idéal chevillé au corps, la catastrophe annoncée. Son obsession : la boucherie de la Grande guerre de 14-18 et la volonté inflexible d’assurer à sa jeune fille un avenir dans une Europe apaisée. Proche des ligues antiracistes dont la Lica (Ligue internationale contre l’antisémitisme fondée en 1927), citée au début du long-métrage, il parcourt la France avec son ami allemand Otto Abetz, artiste en galère et progressiste, pour propager la bonne parole.
« Servir le pays ! »
C’est au nom d’une grande « Cause » que l’amitié se renforce entre les deux hommes. Elle deviendra fusionnelle. Au nom du Bien…qui glissera progressivement vers le mal absolu : la collaboration intégrale pour Luchaire en qualité de patron de presse qui doit la survie de son titre moribond Les nouveaux temps aux subventions de la propagande nazie, l’ascension fulgurante d’Abetz dans la hiérarchie du régime jusqu’à devenir ambassadeur du IIIe Reich à Paris.
Sous l’occupation, les deux hommes ne se quitteront plus. De petits services en arrangements réciproques, ils s’inventent un destin. Luchaire, le journaliste mondain idéaliste pour lequel le fantasme d’une paix peut justifier tous les moyens, Abetz, le nazi francophile, rêvant d’un destin culturel entre les Nations. « Il faut continuer à discuter avec les allemands, et penser à une collaboration modérée », persiste Luchaire. Il ne dira jamais le mot nazi…Jusqu’à son procès à la libération où il continuera de déclarer que toutes ses actions n’avaient qu’un seul but : « servir le pays », rappelant au passage avoir sauvé la vie de quelques famille juives grâce à ses relations…Comme beaucoup d’autres collaborateurs bien placés à l’époque dans la hiérarchie.
Passionnément antisémite
Au-delà du parcours de l’homme, le film interroge sur l’art et la manière de composer avec soi-même, en se cherchant des raisons pour justifier le salaud qui prend forme. Comment justifier l’ignominie, la part d’inhumanité qui se révèle sans jamais la remettre en cause, jusqu’à se satisfaire de ses mensonges et de son déni. Ne pas vouloir voir, feindre de ne pas savoir, laisser faire en se protégeant derrière ses rêves de jeunesse. À preuve, cette séquence où le rédacteur en chef des Nouveaux temps, se propose d’écrire un édito passionnément antisémite qu’il défend devant des journalistes sceptiques. L’un d’entre eux dit : « Luchaire approuve t-il ? ». Et le rédacteur en chef de répondre : « Non mais il me fait confiance ! » Un épisode que le patron de presse utilisera ensuite pour se défendre d’avoir été l’un propagandiste de la politique antisémite de Vichy. Comme il évoquera aussi cette lettre envoyée à Céline qui l’accusait d’avoir été « enjuivé », pour se démarquer du pamphlétaire antisémite de Je suis partout. Même attitude pour justifier ses agissements concernant le marché noir d’œuvres d’art spoliés aux familles juives auxquelles il a participé avec son complice Otto Abetz pour, dira-t-il, éviter qu’elles ne tombent dans des mains… étrangères. Même si au passage, il empochait de grasses sommes d’argent.
Pas d’état d’âme jusqu’à la chute finale
Jusqu’au bout, Luchaire se définira comme un journaliste qui ne cherchait qu’à préserver son titre et à le faire prospérer pour maintenir ses salariés en place, avec la complicité des ouvriers du Livre. Au prix infamant de relayer la propagande allemande qui lui tenait la plume pour mieux diffuser dans l’opinion publique les mérites de la collaboration. Peu soucieux des mots qui finissent par tuer, sans doute aveuglé par son auto-persuation, Luchaire aurait pu être l’un des personnages clés des « Illusions perdus », qui finit par se perdre lui-même, au carrefour de la manipulation politique, du journalisme, des réseaux et des personnalités en vue à connaître pour soigner sa carrière. Jusqu’à se mentir à soi-même, pour finalement se noyer. Mais à l’opposé de Jean-Baptiste Clamence, le narrateur solitaire du roman d’Albert Camus « la chute », Jean Luchaire s’accroche à son récit, refuse d’affronter sa conscience en face, nie sa propre vérité, estimant sa chute finale annoncée comme une injustice. Il n’éprouve pas d’état d’âme pour ses agissements, ni aucun regrets. Jusqu’à la fin. Non coupable. Jugé, il sera fusillé le 22 février 1946 au fort de Châtillon, laissant derrière lui l’image d’un homme qui n’a pas su dire non et restera l’incarnation de la presse collaborationniste sous l’occupation.
Les Rayons et les Ombres
Réalisé par Xavier Giannoli
Avec jean Dujardin, Nastya Golubeva.
Actuellement sur les écrans.