Un simple fonctionnaire
Comme tout le monde, j’avais découvert Emmanuel Marre, en 2020, avec le très étrange Rien à foutre. Depuis, silence radio ! Il revient en force avec ces 160 minutes de drame historique, inspirées par la correspondance de ses arrière-grands parents durant la seconde guerre mondiale. Mais voilà, ce qui est nouveau ici, c’est que cet arrière-grand-père était au cœur du système collaborationniste de Vichy. Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d'ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle… Le parcours d’un fonctionnaire lambda au cœur de la France Vichyste de 1940 à 1944… Sans concession mais sans doute un peu trop long.
Pourquoi vouloir opposer à tout prix Les rayons et les ombres et Notre salut ? Deux films qui racontent l'un et l'autre des destins réels à l'époque de l'Occupation, chacun à leur manière, brillante et efficace, et ce n'est pas comme si le cinéma français avait consacré déjà une centaine de films au sujet de la collaboration. Ici, le cinéaste interroge ici les systèmes d'oppression du point de vue de ceux qui choisissent d'y participer et finissent par s'y perdre. On pense volontiers au Jean-Louis Trintignant dans Le Conformiste (1970), mais à l'inverse de ce dernier, ici, le héros est un homme banal qui rêve d'un destin d'exception. Le tournage en lumière naturelle s'est déroulé intégralement dans des décors naturels, notamment au Palais des Congrès de Vichy et à la Maison du Peuple de Limoges, où siégeait réellement le Commissariat à la Lutte Contre le Chômage. Si le sujet est très intéressant, la forme, pour moi, laisse à désirer. La durée excessive, d’abord, qui est due à de multiples redondances, le choix de l’image – parfois floue, ce que je ne m’explique pas -, la caméra à l’épaule parfois fatigante, le tout donnant une « esthétique » proche du documentaire pour FR3 sans doute indigne d’un grand film présenté à Cannes, où il a obtenu le Prix du scénario ??? Malgré l’ambition affichée, on a droit à quelque chose d’hybride, ni fresque historique, ni documentaire, ni pure fiction. Sentiment étrange après cette projection.
Bien sûr : Swann Arlaud ! De tous les plans, il joue une juste fragilité, toujours à mi-chemin entre la lucidité et l’aveuglement consenti, sans jamais forcer le trait. Nous n’avons pas encore vu Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, double prix d’interprétation masculine à Cannes, mais Swann Arlaud ne devait pas être loin. Autour de lui, une distribution trèsbien en place avec Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd-El-Kader, Jean-Baptiste Marre et beaucoup d’autres. La violence n’est jamais frontale, elle se négocie en réunion, se noie dans des colonnes de chiffres, par exemple dans des litres de carburant comptés pour acheminer des « produits » vers leur mort. C’est là que réside surtout la force du projet, dans la représentation du mal, banalisé par le management et l’administration. On reste parfois en surface et on observe l’écran sans être vraiment happé, non pas par ennui profond, mais par déception d’un rythme qui refuse de s’emballer. A découvrir à partir du 30 septembre.