L’impulsion première de Cloud vient d’un événement réel survenu au Japon : plusieurs internautes, ne se connaissant que par écran interposé, ont comploté puis exécuté le meurtre d’un inconnu. Ce crime, à la fois absurde et terrifiant, a profondément choqué Kiyoshi Kurosawa. Il a vu dans ce fait divers l’illustration d’un monde où la violence peut surgir sans logique apparente, simplement parce qu’un groupe d’individus isolés se retrouvent dans un espace numérique et amplifient mutuellement leurs frustrations.
Pour le protagoniste de Cloud, Ryosuke Yoshii s'est inspiré de l'un de ses amis qui vit de la revente sur Internet. Le metteur en scène explique : "Il achète des produits, puis les revend en ligne à des prix beaucoup plus élevés. Cette personne opère dans une zone grise, où ce qu'elle fait est techniquement légal, mais frôle souvent la limite éthique. Elle est incroyablement consciencieuse, vérifie constamment son ordinateur, recherche des articles, les liste et les vend, tout en vivant dans l'environnement urbain exigeant qu’est Tokyo."
"Pour moi, ce métier symbolise le capitalisme : si vous n'avez pas de talents exceptionnels ou de richesses, la revente est un moyen de naviguer dans le système, de survivre dans le Japon moderne. C'est intéressant parce que, quand on y pense, cette opération à petite échelle reflète ce que les grandes entreprises font à plus grande échelle : acheter à bas prix, vendre à prix élevé, mais avec une conscience moindre des lignes éthiques qui sont franchies. Cette occupation m’est apparue comme une métaphore puissante de notre époque."
Bien que son nom soit associé à des thrillers et films d’horreur atmosphériques comme Cure ou Kaïro, Kurosawa rêvait depuis longtemps de tourner un film d’action. Cloud lui a permis de concrétiser ce vieux désir, mais à sa manière : sans glamour, sans héros invincibles. Il voulait montrer des personnages ordinaires plongés dans une violence confuse, sale, presque absurde — loin des codes esthétiques traditionnels du genre.
Pour jouer Yoshii, Kurosawa a choisi l’acteur Masaki Suda, reconnu pour sa polyvalence. Afin de l’aider à entrer dans ce personnage ambigu, il lui a montré Plein Soleil (1960) de René Clément, où Alain Delon incarne un criminel séduisant et déterminé. Le cinéaste voyait dans ce film un modèle : celui d’un homme ordinaire qui franchit la ligne pour survivre. Suda a repris cette idée pour créer un Yoshii insaisissable, à la fois fragile et dangereux.
Dans Cloud, la musique est quasiment absente, Kiyoshi Kurosawa préférant les sons du monde réel comme le bruit du vent, des arbres ou des machines. Il confie : "La musique a un pouvoir de manipulation et peut vous faire ressentir telle ou telle chose dans une scène. Mais dans un film comme Cloud, que je voulais beaucoup plus ancré dans la réalité - des gens ordinaires, des vies ordinaires - cela m'a semblé presque contre-productif. Le film est une tragédie d'une certaine manière et j’ai parfois eu recours à des pistes sonores non-diégétiques."
"Mais elles sont effectivement très rares. J'étais beaucoup plus désireux de puiser dans la nature pour mes paysages sonores. C'est pourquoi vous entendez autant de sons hors champ : les arbres, le vent, mais aussi les machines. Parfois, j'ai joué avec leurs fréquences, en augmentant ou en diminuant le volume. Mais l'idée principale était de s'appuyer dessus plutôt que sur la musique, pour faire monter la tension et donner l'impression que le mal était une force invisible et omniprésente."
2024 a été une année chargée pour Kurosawa : il a réalisé trois films — Cloud, La Voie du serpent et Chime. Le réalisateur relativise cependant : dans les années 90, il tournait parfois cinq projets par an, certes avec de plus petits budgets. Ce rythme soutenu ne l’épuise pas, au contraire : il dit que plus il filme, plus le cinéma lui échappe, comme un mystère toujours en mouvement. Et c’est justement cette fuite perpétuelle qui le pousse à continuer.