Il est des films qui ne cherchent pas à faire du bruit, mais à faire trace. Dossier 137, réalisé par Dominik Moll, s'inscrit dans cette veine discrète et rigoureuse, où l'ambition du récit se heurte volontairement à la pudeur de la mise en scène. Ni brûlot militant, ni pur exercice de style, ce film chemine dans la zone grise du réel : celle des enquêtes internes, des responsabilités partagées, des violences diffuses et des silences institutionnels.
Le choix du sujet — une enquête menée par l’IGPN sur un tir de flash-ball qui a laissé un jeune manifestant grièvement blessé — pourrait laisser attendre un drame explosif, un polar à charge, ou une dénonciation frontale. Mais Moll choisit une autre voie, plus feutrée, presque austère. Ici, pas de fracas. Juste une progression lente, obstinée, portée par le regard d’une femme chargée de faire la lumière, tout en découvrant qu’elle est, elle aussi, liée à cette affaire d’une façon insidieuse.
Léa Drucker, dans le rôle de Stéphanie Bertrand, incarne cette tension avec une justesse impressionnante. Ni héroïne ni anti-héroïne, elle est une femme de devoir, rigide parfois, dépassée souvent, humaine toujours. Ce qui fonctionne particulièrement bien dans Dossier 137, c’est ce refus de forcer le trait : jamais la caméra ne cherche l’émotion facile. L’éthique du film passe par une retenue formelle presque constante, un refus du spectaculaire — ce qui, par moments, devient sa qualité principale, mais aussi sa limite.
Dominik Moll filme l’enquête comme on dépouille un dossier complexe : étape par étape, témoin après témoin, caméra de surveillance après vidéo amateur. Le rythme est maîtrisé, mais rarement haletant. La tension, elle, est discrète, souterraine, et c’est là une des singularités du film. Le suspense ne tient pas à la révélation finale, mais au processus même de recherche, à ce que cette quête dit de l'État, de la police, de notre société.
La photographie de Patrick Ghiringhelli épouse cette approche : froide, précise, parfois impersonnelle. Les décors sont réalistes, les cadres serrés, les couloirs administratifs ou les chambres d'hôtel deviennent des lieux presque abstraits, où chacun rejoue une vérité partielle. À aucun moment, le film ne cède à la tentation d’illustrer de manière flamboyante son sujet brûlant — ce qui est à la fois admirable et, il faut le dire, un peu frustrant.
Le scénario de Gilles Marchand et Dominik Moll est dense, méthodique, rigoureusement documenté. Mais cette précision a un prix : celui d’un certain effacement émotionnel. Le spectateur assiste à une tragédie sans pathos, une enquête sans explosion dramatique. Même les scènes les plus tendues — comme la confrontation avec les policiers de la BRI, ou la découverte de la vidéo décisive filmée depuis l’hôtel Prince de Galles — sont traitées avec un calme presque clinique. Cela donne une forme de dignité au propos, mais peut aussi engendrer une légère distance.
Il faut saluer la qualité homogène de la distribution. Des seconds rôles bien dirigés [spoiler](notamment Sandra Colombo, poignante en mère de la victime, et Guslagie Malanda, étonnamment sobre en femme de chambre témoin-clé) viennent étoffer un tableau où chacun incarne un rouage d’un système bien plus large que lui. [spoiler]Le film, dans sa construction même, refuse le manichéisme : policiers dépassés, justice aveugle, fonctionnaires sincères mais limités. Tout est complexe, et c’est ce qui fait sa force.
Mais cette complexité, parfois, bride l’intensité. On observe, on comprend, on s’interroge, sans jamais être totalement bouleversé. Le film a la solidité d’un constat, mais pas toujours la vibration d’une œuvre marquante. L’issue — impossible à trancher, moralement ambivalente, juridiquement insatisfaisante — reflète à merveille les paradoxes du réel, mais laisse un léger goût d’inachevé.
Dossier 137 est un film important, mais pas inoubliable. Il impressionne par sa probité, sa construction, sa cohérence. Il interroge sans dicter. Il dérange sans provoquer. Mais il manque d’un souffle — pas d’une grande scène, pas d’un cri, mais peut-être d’un trouble plus profond, d’une aspérité inattendue. Il reste un modèle d’intelligence narrative, un objet maîtrisé, dont la retenue est à la fois la vertu et la limite.
On sort de la projection plus lucide, plus conscient, mais avec cette sensation ténue d’avoir assisté à une œuvre qui effleure la grandeur sans totalement l’étreindre.
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