Avec Dossier 137, Dominik Moll continue de repousser les limites du polar social. Comme dans La Nuit du 12,il part d’une enquête présentée comme un simple fait divers pour révéler un phénomène systémique. Le tout à travers un récit très documenté, inspiré de faits réels et nourri par une longue immersion au sein des véritables services de la “police des polices”.
L’histoire d’une enquêtrice de l’IGPN chargée de faire la lumière sur une affaire de violence policière pendant les manifestations des Gilets Jaunes. Ainsi, en partant d’une situation particulière, individuelle, il bâtit un discours global, politique, qui interroge le fonctionnement même de l’institution policière. Mais sans jamais tomber dans la dénonciation aveugle ou le manichéisme.
Au contraire, en s’en tenant aux faits, avec une précision clinique et en en disséquant chacun des rouages, il offre une autopsie complète de cette institution. Alors oui, il pointe du doigt les dérives du maintien de l’ordre et les violences policières. Mais il en analyse aussi les causes : manque de moyen, manque de préparation, détournement de leur fonction pour protéger les institutions davantage que pour protéger le peuple. Enfin et surtout : la chape de plomb, la culture du silence et du soutien inconditionnel malgré les dérives et in fine l’impunité totale.
Il montre que ce n’est pas une question d’amour mais une question de confiance. On se fiche de savoir si on aime ou pas la police, en revanche comment peut-on faire société si on n’a plus confiance en elle ? Et comment faire confiance à une institution intouchable, que rien ne semble pouvoir remettre en cause, même l’évidence des faits ?
Car finalement c’est l’histoire d’une désillusion, celle d’une enquêtrice qui tente de faire son travail mais dont tout l’empêche de le faire. Travaillant au sein de l’IGPN, un service dénigré, critiqué voir même détesté, accusé de trahison par les policiers autant qu’il est accusé de complicité par le reste de la population. Mais surtout un travail qui semble inutile, puisque la vérité n’a aucun impact dans une institution qui est sacralisée et où règne la mécanique du soutien inconditionnel, quels que soient les faits. Comme si reconnaître ses torts serait lui porter atteinte. Et au final, tout cela semble créer le terrain propice à ce qu’il soit plus facile d’être un mauvais flic qu’un bon.
C’est d’une densité et d’une richesse narrative proprement folle. Le film traite également en creux des fractures sociales, de l’enjeu des réseaux sociaux et même des biais discriminatoires dont sont victimes ceux qui n’ont pas attendu les Gilets Jaunes pour découvrir les violences policières.
Un film d’une grande puissance politique grâce à sa justesse, son application et évidemment ses qualités cinématographiques qui en font une œuvre remarquable. Il travaille le réel de façon passionnante, la procédure de l’enquête étant elle-même intégrée au cœur de l’écriture, de la mise en scène et du montage, tous trois maîtrisés à la perfection. La construction narrative est exemplaire, c’est didactique, tout est fluide et cohérent. Et ça reste un film très divertissant, un excellent thriller d’enquête sur une injustice avec certaines séquences qui sont purement des scènes de cinéma de genre. Le tout soutenu par un rythme, un découpage et un montage eux-aussi ultra maîtrisés. Il parvient également à incruster avec beaucoup d’habileté les véritables images d’archives des gilets jaunes et des violences, la place des vidéos étant centrales dans un contexte où les faits reprochés sont systématiquement niés, jusqu’à en devenir comique. Toute la question du film étant : comment faire parler les images ?
En cela, c’est aussi un film sur le regard, puisqu’ici les personnages n’ont que cette possibilité : voir, regarder, en boucle. Constater rien d’autre. Et formellement c’est un empilement de regards qui nous pose nous-mêmes, spectateurs, en observateurs.
La preuve qu’on peut être divertissant et haletant, sans perdre en subtilité, en rigueur et en intelligence, le tout en parvenant à transmettre un message puissant. Une puissance atteinte sans tomber dans la sentence ou le propos radical et bourrin. Au contraire, cette puissance repose ici sur la précision et la justesse.
Une précision qu’on retrouve, comme toujours, dans le jeu de Léa Drucker, excellente dans le rôle d’un personnage qui évolue, qui semble prendre conscience, de l’intérieur, des dysfonctionnements d’une institution en laquelle elle a encore foi au début, étant persuadée de servir à quelque chose. Mais qui va progressivement évoluer, en créant du lien, en amenant une part d’humain dans un travail qui lui demande de ne pas l’être. Un personnage en conflit entre loyauté et justice. Et qui, progressivement, va se rendre compte qu’elle n’a aucun contrôle, qu’elle peut enquêter, mettre en accusation mais uniquement des individus, qui ne seront jamais vraiment punis et, surtout, dont les actes ne sont que les conséquences d’un système qui lui ne sera jamais remis en cause. D’où ce sentiment d’impuissance et ce bouillonnement interne qu’on sent monter petit à petit.
Bref, Dossier 137 travaille le réel de façon passionnante. C’est avant tout un récit d’injustice. Pas une dénonciation de la police, mais l’étude des dérives d’une institution gangrenée, qui pointe du doigt les dysfonctionnements, accuse un système malade mais qui, en même temps, montre qu’une réconciliation est possible. Seulement pour qu’elle soit possible il faut être capable de voir les problèmes, de reconnaître les dérives, et de les nommer clairement, ce qui, en l’état actuel des choses, semble difficile. En cela c’est un film qui a identifié les problèmes mais reste relativement fataliste. Un film qui donne la parole à tout le monde, dans une société divisée et fermée au dialogue, avec cette question : “Comment on tient ensemble ?”