Dans L'Agent secret (O Agente Secreto, 2025), Kleber Mendonça Filho transforme la légende de la Perna Cabeluda en bien plus qu'un élément folklorique ou qu'un ressort narratif insolite. Elle devient un dispositif structurant : un point de condensation où s'articulent le thriller d'espionnage, l'histoire traumatique de la dictature militaire brésilienne (1964-1985), et une réflexion épistémologique sur la manière dont une société soumise à la censure et à la violence d'État élabore des récits indirects pour dire l'indicible. La jambe poilue fonctionne comme un symptôme narratif, surgissant précisément là où le discours officiel se tait, où l'archive est mutilée, où la vérité n'a d'autre forme possible que la rumeur, le mythe ou la peur partagée. Mendonça Filho inscrit ce motif dans une continuité entre passé dictatorial et présent contemporain, faisant de la légende un pont entre deux régimes de violence : celui de la dictature militaire et celui des formes actuelles d'autoritarisme et de milices urbaines qui persistent à Recife.
L'épisode de la Perna Cabeluda renvoie à un événement authentique survenu à Recife en automne 1975, largement relayé à l'époque par la presse locale, notamment le Diário de Pernambuco, et durablement inscrit dans la mémoire populaire régionale. Un requin pêché au large de la plage de Boa Viagem, quartier côtier caractérisé par une démarcation sociale nette entre zones touristiques et secteurs populaires pauvres, est transporté à l'hôpital Otávio de Freitas pour autopsie. À l'intérieur de son estomac, les médecins découvrent une jambe humaine masculine, isolée, appartenant à un adulte de morphologie adulte, présentant un état avancé de décomposition. Les descriptions circulant à l'époque insistent sur un détail qui deviendra central dans la mythification progressive : la pilosité exceptionnellement abondante du membre, élément biologiquement banal mais immédiatement investi d'étrangeté dans l'imaginaire collectif.
Cette découverte survient dans un contexte urbain déjà profondément fragilisé par des catastrophes socialement différenciées. L'année 1975 est marquée par des inondations dévastatrices qui submergent massivement les quartiers populaires de Recife, notamment les favelas des zones de Boa Vista et Santo Amaro, détruisent des habitations précaires, déplacent des milliers d'habitants, et exposent cruellement les défaillances structurelles de l'État dans sa gestion des populations pauvres. Dans cette géographie urbaine de l'abandon, la remontée spectaculaire d'un fragment humain depuis les profondeurs marines acquiert une portée symbolique immédiate : elle semble matérialiser, sous une forme à la fois littérale et hyperbolique, tout ce qui est suspecté mais jamais explicitement formulé concernant les violences policières, militaires et institutionnelles systématiques.
Les articles du Diário de Pernambuco traitent l'affaire sur un registre narratif ambivalent, oscillant entre sensationnalisme prudent et silence stratégique calculé. L'identité de la victime, les circonstances précises de sa mort, les origines du membre et toute hypothèse reliant la découverte aux disparitions politiques orchestrées par la dictature restent soigneusement éludées, conformément aux directives de censure préalable. Le fait divers est ainsi maintenu dans un espace narratif liminal : trop inquiétant pour être réduit à un simple incident zoologique banal, trop politiquement explosif pour être rattaché publiquement à la répression d'État.
L'apparition et la propagation de la Perna Cabeluda s'inscrivent dans une période où la dictature militaire brésilienne, bien qu'affichant une rhétorique de « normalisation » et d'« ouverture lente et graduelle », continue de fonctionner selon une logique de violence structurelle persistante et d'effacement méthodique. L'Acte Institutionnel n°5, promulgué en décembre 1968 au moment où la dictature se durcit, a suspendu définitivement l'habeas corpus, fermé le Congrès National et accordé aux forces de sécurité : militaires, police politique (DOPS), escadrons de la mort paramilitaires, un pouvoir quasi illimité pour agir contre les « ennemis de l'État ».
La Comissão Nacional da Verdade, créée en 2011-2012 pour enquêter rétrospectivement sur les crimes dictatoriales, reconnaît au moins 434 morts ou disparus dont la responsabilité peut être attribuée directement ou indirectement au régime. Cependant, les historiens et les organisations de droits humains comme Anistia Internacional et Human Rights Watch estiment que ces chiffres ne représentent qu'une fraction partielle de la réalité, le régime s'étant employé à détruire ou à dissimuler la documentation complète. Au total, environ 30 000 personnes auraient été torturées dans les centres de répression, et plus de 8 500 Indigènes tués lors d'opérations de « pacification ».
À Recife, le DOPS pernambucano et ses antennes décentralisées jouent un rôle central dans ce dispositif de terreur. Leur stratégie combine surveillance politique systématique des universités et des syndicats, infiltration des mouvements d'opposition, création de réseaux de délateurs payés, arrestations nocturnes sans mandat, torture dans les sous-sols de la police (où des sons de forages électriques servaient à couvrir les cris), exécutions extrajudiciaires et dissimulation des cadavres par immersion en mer ou incinération clandestine. Les routes côtières du Nordeste, en particulier autour de Recife, deviennent des itinéraires privilégiés pour le rejet de corps discrètement lestés de pierre ou d'ancres, stratégie qui rend compte de l'affirmation récurrente que « la mer rend les morts ».
La presse régionale, notamment le Diário de Pernambuco, fonctionne sous une menace permanente d'une pluralité de formes : saisies de numéros, interdictions de publication pour des articles, arrestations de rédacteurs ou de reporters, fermetures temporaires ou permanentes de titres, et exil forcé de journalistes. Toute tentative d'enquête approfondie reliant la jambe retrouvée dans le requin à un possible assassinat politique ou à une disparition forcée se heurterait immédiatement à l'intervention de la censure préalable. Ainsi, la dictature ne se contente pas d'effacer les corps : elle rend impossible la constitution et la circulation d'un récit public cohérent sur ces disparitions, créant une situation où l'on « sait » sans pouvoir dire, où la connaissance reste fragmentée et privatisée.
Dans sa reconstruction fictionnelle de ces mécanismes de dissimulation, Mendonça Filho filme une manipulation directe et flagrante de la preuve matérielle par les autorités policières. Le commissaire Euclides, personnage composite construit à partir d'études historiques sur des figures réelles de la police de Recife, comme les responsables du 14e DP et du Serviço de Homicídios, ordonne l'effacement purement et simplement de la jambe à la morgue. Le corps du délit est remplacé par un pied de vache fraîchement amputé à un abattoir de Recife, permettant de fermer administrativement le dossier sur la base d'une explication grotesque : une erreur des pathologistes, une confusion stupide entre anatomies bovine et humaine. Ce geste bureaucratique, en apparence absurde et presque carnavalesque, révèle en réalité la logique froide et calculée d'un pouvoir pour lequel la vérité n'est qu'une variable administrative, facilement manipulable, sans conséquence réelle pour ceux qui en contrôlent le récit.
Cependant, c'est précisément cette tentative de suppression qui provoque l'effet inverse. L'absence d'explication officielle crédible crée un vide narratif que la population investit immédiatement et intensément. À partir du fragment réel, une jambe humaine authentiquement extraite du corps du requin, se construit progressivement un récit où la jambe acquiert une existence autonome, une agentivité propre, échappant au contrôle administratif. On raconte qu'elle se déplace seule dans l'obscurité, qu'elle apparaît au crépuscule dans certaines rues, qu'elle projette une ombre disproportionnée et menaçante sur les murs des maisons, qu'elle fait trébucher les passants ou les frappe à hauteur de genou dans les quartiers périphériques.
La légende circule par des canaux radicalement différents de ceux de la presse officielle : radios clandestines, marchés publics, fêtes populaires et carnavalesques, cordéis imprimés artisanalement, tavernes, conversations de rue, récits en famille. Chaque support, chaque média informel ajoute une strate nouvelle au récit, transforme légèrement les détails, produit une mémoire collective instable mais remarquablement persistante sur plusieurs décennies. Cette prolifération anarchique de versions contradictoires n'est pas un dysfonctionnement du processus mémoriel : elle est au contraire le signe même d'une parole enfin libérée de l'emprise directe des institutions officielles, d'une créativité narrative que la censure ne parvient pas à écraser entièrement.
Un aspect fondamental de la légende, que Mendonça Filho met en lumière avec précision, est sa géographie sociale spécifique. De nombreux récits situent les apparitions et les agressions de la Perna Cabeluda dans des espaces urbains étroitement associés à la sociabilité homosexuelle : parcs discrets, quais en fin d'après-midi, entrées de cinémas à caractère spécifique, bals au caractère implicite. À une époque où l'homosexualité est fortement pénalisée, stigmatisée moralement par l'Église et réprimée police par la police sous le prétexte euphémisé de « vagrancy » ou de « menace à la moralité publique », ces lieux de sociabilité sont régulièrement et systématiquement visés par des rafles policières, des humiliations publiques, des passages à tabac non enregistrés et des chantages sexuels.
La jambe poilue fonctionne alors comme une figure de panique morale : elle condense en un monstre unique, déterritorialisé et incontrôlable, l'ensemble des peurs liées à la nuit urbaine, à la transgression des normes sexuelles, aux marges de la respectabilité bourgeoise. En même temps, elle effectue un déplacement idéologique crucial : elle détourne l'attention des violences réelles et quotidiennement exercées par l'État et ses forces de sécurité. Le danger n'est plus identifié à la police ou à l'armée, mais à une entité surnaturelle, autonome, échappant à tout contrôle rationnel et institutionnel. Le mythe opère ainsi comme un écran idéologique, atténuant la culpabilité de l'État, tout en conservant, de manière cryptée et symbolique, la trace affective de la violence originelle. Les peurs sont délocalisées mais non eliminées : elles persistent sous une forme transfigurée.
Dans la construction globale de L'Agent secret, la Perna Cabeluda n'est ni un simple arrière-plan folklorique ni une digression locale exotique : elle est le moteur dramaturgique fondamental du récit, le secret autour duquel tout le film s'organise. Le personnage incarné par Wagner Moura, combine deux identités : celle d'un agent secret, opérationnel clandestin supposé exécuter une mission pour des intérêts géopolitiques floues, et celle d'un historien en exil, dont les compétences archivistiques et la relation critique au passé deviennent progressivement plus importantes que ses fonctions d'espion conventionnel.
Guilherme possède une compréhension intuitive et théorisée du fait que les archives officielles, mutilées, falsifiées, volontairement lacunaires, ne suffisent jamais à reconstituer une vérité historique complète. Il reconnaît, au contraire, dans la légende de la Perna Cabeluda une forme alternative de savoir, une modalité oblique mais non moins véridique de transmission du réel. La légende ne dit pas les choses directement, mais elle en dit l'essentiel : l'angoisse, la disparition, l'impunité, la persistance de la violence. Ce savoir légendaire est capable de révéler ce que les documents institutionnels ont méthodiquement effacé.
La grande séquence de reconstitution orchestrée par Guilherme, impliquant un faux requin gonflable traîné à travers les rues mouillées de Recife, une mise en scène quasi carnavalesque avec travestis et fumigènes, un dispositif médiatique de télévision capable de rejoindre potentiellement la ville entière, agit comme un rituel symbolique de dévoilement. En rejouant publiquement et médiatisé le scénario originel de la jambe extraite du requin, Guilherme ne cherche pas seulement à rendre la légende spectaculaire ; il retourne le mensonge originel contre ceux qui l'ont produit. Le commissaire Euclides et ses fils, Sergio (flic brutal, DOI-CODI-like) et Arlindo (agent infiltré psychologiquement endommagé), sont progressivement contraints de affronter un passé qu'ils avaient cru définitivement effacé et contrôlé.
La structure familiale du pouvoir policier, père et fils, transmission intergénérationnelle de la violence, complicité interne, devient la métaphore d'une continuité historique plus large : celle qui relie la dictature militaire, les pratiques de répression dans les années 1970 et 1980, et les formes contemporaines de corruption, de violences policières non-punies et de milices urbaines qui persistent dans le Recife du XXIe siècle. La legenda serve donc comme levier tactique d'une vengeance non-violente mais symboliquement efficace.
Sur le plan strictement formel et esthétique, Mendonça Filho maintient un refus résolu de montrer frontalement et directement la jambe poilue. Elle n'accède à l'existence visuelle que par médiation constante : à travers des récits rapportés, des sons (bruits de succion, grondements), des archives jaunies, des ombres fugaces, des descriptions fragmentaires circulant dans la diégèse. Ce refus programmatique de la monstration directe subvertit volontairement l'attente spectatorielle d'un effet de choc graphique ou sensoriel immédiat, s'inscrivant au contraire dans une esthétique de l'ellipse et de la suggestion, cohérente avec l'ensemble de l'œuvre du cinéaste (O Som ao Redor, Aquarius, Bacurau).
La jambe devient ainsi une présence fantomatique, constamment évoquée mais jamais stabilisée visuellement, ce qui renforce sa dimension de symptôme plutôt que d'objet concrétisable. La mise en scène privilégie la matérialité des supports de la mémoire : papiers d'archives jaunis par le temps, pellicules photographiques dégradées, images télévisées des années 1970 chargées d'un grain visuel particulier, bruits en arrière-plan suggérant la proximité de la mer mais refusant la clarté sonore. L'emploi systématique d'une lumière crépusculaire ou nocturne, l'adoption du format large (scope ) et un travail sonore extrêmement précis, rumeurs lointaines, grondement des vagues contre les rochers, échos de l'urbanité participent ensemble à la création d'une sensation d'un espace urbain saturé de traces invisibles, où les fantômes de l'histoire circulent sans jamais consentir à se laisser fixer dans une image définitive ou rassurant.
Sur le plan symbolique et allégorique, la jambe isolée incarne directement et métaphoriquement les desaparecidos — ces centaines de corps dont on ne retrouve jamais trace, ces existences réduites à des fragments disparates, des récits inachevés, des dossiers administratifs incomplets ou intentionnellement obstrués. L'idée même d'un corps dont il ne subsiste qu'un membre unique souligne l'impossibilité structurelle d'accéder à une vérité historique totale et unifiée : l'histoire officielle est volontairement amputée, les archives institutionnelles sont lacunaires par construction, les témoignages survivants se contredisent ou ont été écrasés par le temps, la peur et l'auto-censure.
La pilosité exagérée, devenue centrale dans la mythification progressive et dans le surnom même de la légende (Perna Cabeluda : jambe velue), ajoute une dimension d'étrangeté perturbante et surtout d'une persistance vitale paradoxale. Loin d'être un simple détail grotesque sans portée, la pilosité évoque une forme de vitalité résiduelle, comme si la violence d'État continuait mystérieusement à « pousser », à « croître », à se manifester même après que le corps auquel elle appartenait a été détruit et dispersé. La violence ne disparaît jamais totalement ; elle se transforme, se déplace, ressurgit sous de nouvelles formes.
Le requin, de son côté, fonctionne comme une métaphore riche et multivalente de l'appareil répressif de l'État dictatorial. C'est un prédateur silencieux, opérant dans les profondeurs invisibles, engloutissant sans témoin, éliminant les traces. Il représente le secret de l'État, sa violence souterraine. Mais le requin ne parvient jamais à digérer totalement ce qu'il a dévoré : il rejette la jambe, qui refait surface, qui devient visible, qui revient hanter la plage et la conscience collective. L'image de ce rejet forcé peut se lire comme une allégorie de l'histoire qui insiste, qui revient, qui refuse l'ensevelissement complet malgré tous les efforts de l'oubli officiel.
Enfin, et peut-être essentiellement, la place structurelle de la Perna Cabeluda dans le film permet à Mendonça Filho de proposer une réflexion épistémologique radicale sur la manière d'écrire et de constituer l'histoire des régimes autoritaires lorsque les archives institutionnelles sont détruites, manipulées, verrouillées ou décimées. Dans une telle situation de catastrophe archivistique, les mythes urbains, les légendes populaires, les rumeurs persistantes, les histoires de quartier, les chansons populaires et les récits partagés de peur deviennent nécessairement des contre-archives : des formes alternatives et souvent plus fiables de conservation et de transmission du savoir historique.
Ces contre-archives ne livrent pas une vérité factuelle au sens strict des sources documentaires traditionnelles, mais elles conservent et transmettent, sous une forme inévitablement déformée mais néanmoins profondément véridique, ce qui ne pouvait être formulé ou conservé autrement. La Perna Cabeluda dit la vérité de la disparition, de l'effacement, de l'impunité, non pas en énumérant des faits positifs, mais en incarnant et en transmettant l'affect et l'angoisse collective générée par la violence d'État.
L'Agent secret ne cherche donc pas à opposer frontalement le mythe au document, la légende aux archives. Le film effectue au contraire un travail d'articulation entre ces deux modalités : Guilherme travaille simultanément avec des dossiers officiels mutilés, des archives photographiques, et avec des récits de Perna Cabeluda; le film lui-même adopte une forme hybride, à la croisée du thriller politique réaliste, du film d'espionnage conventionnel, et de la chronique urbaine spectrale. Ce refus de la séparation claire entre réel et mythe, entre document et légende, est en soi une prise de position politique majeure.
En reliant la légende née dans le Recife traumatisé de 1975 aux tensions persistantes du Recife du XXIe siècle, violence policière structurelle non résorbée, émergence des milices comme forme de gouvernance parallèle, inégalités socio-spatiales aggravées, le film suggère que les fantômes de la dictature n'ont jamais été pleinement exorcisés. La violence d'État a changé de visage, adopté de nouvelles formes institutionnelles, mais elle persiste. La jambe poilue devient ainsi une figure de la mémoire qui s'impose, qui refuse l'oubli : elle rappelle que tant que les crimes du passé ne sont ni publiquement reconnus, ni judiciairement poursuivis, ni réparés matériellement, ils reviennent hanter le présent sous des formes détournées, grotesques, fantastiques ou spectaculaires.
Le mythe n'est donc pas l'opposé de la vérité historique ; dans le contexte brésilien de la post-dictature incomplète, il en est souvent le dernier relais possible, le dernier espace où la mémoire peut se réfugier avant de disparaître entièrement dans l'indifférence temporelle.