O Agente Secreto compose un savant trompe-l’œil, et cela dès son titre – puisque d’un agent secret il ne saurait être question ici – qui annonce le genre du
film d’espionnage
tout en raccordant son protagoniste aux deux mots constitutifs du syntagme figé : en effet il est « agent » au sens où il agit, ne cesse de se déplacer en voiture ou à pied, traverse des frontières, s’interroge sur les modalités d’accès à d’autres pays, et le « secret » constitue l’état dans lequel il doit vivre,
troquant son prénom contre un autre, cachant son fils chez des beaux-parents qui le tiennent encore responsables de la disparition de leur fille
. Kleber Mendonça Filho brouille les pistes, joue différentes cartes génériques de façon à constamment déjouer nos attentes, va jusqu’à densifier son récit par une mise en abyme au moyen de laquelle nous comprenons que les séquences vues et à voir constituent autant de projections à partir des voix enregistrées sur cassettes et écoutées par deux jeunes femmes enquêtrices.
Ce jeu s’observe aussi et peut-être surtout dans le vibrant hommage rendu au cinéma de genre du milieu et de la fin des années 70, Jaws (Steven Spielberg, 1975) en tête : les télégrammes placés entre chaque empan dessinent la main de Wolverine (à partir de 1974), un calendrier est un produit dérivé du remake de King Kong (John Guillermin, 1976), une projection de The Omen (Richard Donner, 1976) dégénère… sans oublier les zombies de Romero. Une telle omniprésente du blockbuster, majoritairement hollywoodien, participe évidemment du discours tenu par le cinéaste sur le statut paradoxal de l’immigration au Brésil, terre d’accueil du soft power américain mais
territoire de chasse pour les personnes issues d’autres cultures et regardées comme dangereuses pour la sécurité nationale
. Et si c’est Jaws version Tiburon qui revient sans cesse, leitmotiv cité et visible par clins d’œil géniaux, c’est pour le symbole de la morsure qu’il applique aux personnes déplacées, qu’un plan explicite dès l’arrivée de Marcelo à Recife en reproduisant l’encadrement par une mâchoire – ici un élément du portail métallique – placée floue au premier plan de la grand-mère, elle nette ; en cela, la longue et éprouvante séquence de mise au ban de l’université par un mania de l’industrie équivaut à la traque des marins spielbergiens par le squale géant.
L’espionnage conçu par O Agente Secreto devient ainsi méta, procède par reprises du geste esthétique et politique des autres, digestion de références ayant alimenté la cinéphilie et suscité la vocation de Kleber Mendonça Filho qui construit ici son Cinema Paradiso (Giuseppe Tornatore, 1988)
porteur des traumatismes de générations d’orphelins contraints d’enquêter sur les ombres que furent père et mère respectifs.
La tonalité comique, des plus délectables, participe de la théâtralité présentée comme unique façon d’exister au sein d’une société paranoïaque,
comme l’atteste la séquence de fausse arrivée matinale du personnel du commissariat pour « faire semblant » et ainsi permettre à une femme bourgeoise d’effectuer sa déposition
. La peur réside ainsi dans la représentation, et non dans la réalité, dans les cauchemars que suscite Jaws qui disparaissent pourtant après visionnage. Un chef-d’œuvre.