Qui est le film ?
Après la frontalité rageuse d’Aquarius et la fureur allégorique de Bacurau, Kleber Mendonça Filho déplace son champ d’impact. Il ne s’agit pas d’un film d’espionnage au sens balisé du terme mais plutôt, peut-on dire, de la radiographie d’un étouffement : celui d’une dictature militaire brésilienne envisagée comme une force continue qui trouble les gestes, brouille les mots, dérègle les liens. L’intrigue se dissout volontairement dans cette opacité. Marcelo avance, conscient que chercher à comprendre trop nettement revient déjà à se mettre en danger.
Par quels moyens ?
L’Agent secret est un labyrinthe, un dédale construit à partir de deux mots seulement, agent, secret, comme si toute l’architecture du film tenait dans leur frottement. Nous sommes en fin de dictature, dans un entre-deux où le régime vacille sans disparaître, où la question n’est déjà plus seulement comment survivre, mais que léguer ensuite. C’est un véritable film d’espionnage déplacé vers l’infra-ordinaire, centré sur un homme qui prétend être ce qu’il n’est pas, et dont la survie se joue dans l'économie de mouvements.
Le spectateur est placé dans une position strictement analogue à celle des personnages. Toujours en léger retard. Toujours avec une information manquante. Le film ne se perd jamais mais il refuse obstinément de baliser son chemin. On avance à tâtons, attentif, méfiant, dans une dérive contrôlée qui transforme chaque détail en menace potentielle. Cette sensation est redoublée par une construction éclatée, faite de ruptures de temporalités, de fragments, d’une constellation de personnages qui densifie le monde mais en complique l’accès. Le film aurait sans doute gagné en lisibilité à resserrer certains fils, mais cette opacité participe aussi de son geste. Comprendre trop vite serait déjà une erreur.
La dictature, ici, n’est jamais iconographiée. Aucun grand discours, aucune scène-symbole. La violence est banalisée, intégrée au quotidien, aux procédures, aux métiers. Elle circule comme une norme et c’est ce qui la rend si terrifiante. Le langage devient alors un champ miné. Les dialogues avancent par détours, par sous-entendus, par phrases inachevées que les regards complètent. Parler clairement est un luxe dangereux. Même la violence, quand elle surgit, est traitée comme un travail. Les tueurs sont des professionnels. Le meurtre devient une activité parmi d’autres.
C’est là que le film bascule vers quelque chose de plus trouble encore, en convoquant le rêve, la musique, l’allégorie. Le segment de la jambe poilue est emblématique de cette logique. Sur le moment, l’image semble absurde. Puis, après coup et recherche, le réel rattrape la fiction. La « jambe poilue » était le surnom donné aux policiers responsables de bavures, notamment contre des personnes de la communauté LGBTQIA+. Ce que le film esquisse, l’Histoire le confirme. Et c’est précisément là que L’Agent secret déploie toute sa force. C’est un film qui gagne à être poursuivi après le visionnage. À être creusé, documenté, réinvesti. Des moments qui semblaient opaques deviennent soudain vertigineux.
Quelle lecture en tirer ?
En somme, Mendonça Filho signe ainsi un film où chaque scène ajoute une couche de fatigue, de lucidité, de malaise diffus qui finit par imprégner tout le film. Sur ce que prétendre être quelqu’un d’autre fait aux corps, au temps, aux liens. Un film exigeant, parfois trop dense pour son propre confort mais profondément habité par une question qui ne cesse de résonner. Quand tout s’effondre, quand le secret a tout contaminé, que reste-t-il à transmettre.