Kafka à Recife
C’est au brésilien Kleber Mendonça Filho qu’on doit déjà deux films magnifiques, Les bruits de Recife et Aquarius ainsi que l’étrange Bacurau, sur lequel j’ai beaucoup plus de réserves. Avec ces nouvelles 161 minutes, il frappe un très grand coup couronné par les Prix de la Mise en scène et de l’interprétation masculine à Cannes cette année. Brésil, 1977. Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où le carnaval bat son plein. Il vient retrouver son jeune fils et espère y construire une nouvelle vie. C’est sans compter sur les menaces de mort qui rôdent et planent au-dessus de sa tête… Un grand film à tous points de vue, même si je regrette sa longueur excessive et une certaine confusion dans le récit. Mais ne boudons pas notre plaisir…
Ce n’est sûrement pas un hasard si 2025 a commencé au Brésil avec un superbe film de Walter Salles, Je suis toujours là et ce termine avec cet autre grand film. Autre « coïncidence », les deux drames, aux formes très différentes, nous parle de la dictature au Brésil dans les années 70. Deux films qui sonnent comme une alarme urgente pour que ça ne recommence pas… Hélas, l’Argentine et le Chili d’aujourd’hui sont de nouveau aux mains d’autocrates sans foi ni loi, sinon celle du plus fort. Ne vous attendez pas, malgré le titre, à un film d’action, loin de là. Sa lenteur narrative permet d’amonceler, par petites touches, dans les interstices de sa mince intrigue policière, une suite de détours narratifs, de détails, de dialogues périphériques qui finissent par constituer, souvent brillamment, une ambiance, une atmosphère où le danger est d’autant plus angoissant qu’il reste relativement nébuleux. S’opposent ainsi deux types de personnages très – trop ? -, caractérisés : les résistants et esprits libres vs les riches industriels réactionnaires, militaires tueurs à gages et sous-prolétaires patibulaires… Ah oui ! Car, comble du manichéisme, les bons sont beaux et les méchants, moches. Ce sont touts ces petits détails qui m’ont un peu gâché le plaisir de découvrir ce qui reste, quoi qu’il arrive, un très grand film.
Wagner Moura, qui assume plusieurs rôles, est évidemment remarquable. De là à en faire un Prix d’interprétation ? Il est entouré par une pléiade d’acteurs et d’actrices comme Gabriel Leone, Maria Fernanda Cândido. Alice Carvalho, Thomas Aquino, Udo Kier… tous impeccables. Voilà donc une fresque politique et mélancolique, volontairement désordonnée et qui malgré son aspect hypnotique aurait sans doute gagné à plus de clarté et de simplicité dans le scénario. Aussi intranquille que magistral, ce film a pour moi, comme principal intérêt son personnage principal qui incarne le devoir de mémoire des années de corruption au Brésil. Rien que ça, ça me rend ce long moment aimable et utile.