J’ai beau aimer quand un film me prend par la main pour m’emmener ailleurs, j’aime encore plus quand il me fait sentir physiquement le sol sous mes pieds, la moiteur de l’air, le bruit d’une ville qui respire… et qu’ensuite il commence à déplacer les murs, à trafiquer les couloirs, à rendre chaque porte suspecte. L’Agent secret fait exactement ça. On arrive à Recife comme on arrive dans un souvenir trop vif : une fête qui déborde, des couleurs qui claquent, des visages qui sourient un peu trop fort, et derrière tout ça une inquiétude qui ne dit pas son nom. On comprend vite que le personnage principal, Marcelo, est venu pour quelque chose de simple au départ — retrouver son fils, essayer de se reconstruire — mais le film, lui, n’a aucune intention de rester simple. Il installe une menace à hauteur d’homme, presque banale dans sa manière de se fondre dans le quotidien, et c’est précisément ce qui la rend terrifiante : pas besoin de grands discours, l’époque (le Brésil de 1977) est déjà un piège, et chaque geste semble enregistré par quelqu’un, quelque part.
Ce qui m’a saisi en premier, c’est la façon dont Kleber Mendonça Filho filme l’angoisse sans la réduire à une mécanique de suspense. Oui, il y a du thriller, du néo-noir, une impression de traque, de paranoïa, de fils qu’on remonte en tremblant. Mais la mise en scène ne cherche pas seulement à “tenir en haleine” : elle construit un climat, un écosystème. La ville n’est pas un décor, c’est un organisme. Les rues, les intérieurs, les lieux publics ont tous une personnalité, une mémoire, une épaisseur. On sent le cinéaste amoureux des salles, des images, des sons, et cette obsession de l’archive (au sens large : ce qui reste, ce qui enregistre, ce qui témoigne) irrigue le film jusque dans ses détails les plus discrets. Par moments, j’avais l’impression de voir un polar qui aurait été tourné par quelqu’un qui a passé sa vie à scruter comment l’Histoire s’imprime sur les murs.
Wagner Moura porte tout ça avec une intensité très particulière : pas une bravoure démonstrative, plutôt une tension contenue, un corps qui se tient droit parce qu’il n’a pas le droit de flancher. Il y a quelque chose de profondément mélancolique dans sa présence, comme si Marcelo était déjà fatigué avant même que le récit ne commence, et que cette fatigue devenait une stratégie de survie. Le film est très fort pour montrer un homme qui essaie de rester digne alors que le monde autour de lui lui répète qu’il n’a aucun contrôle. Et c’est là que L’Agent secret devient plus intéressant qu’un simple jeu de pistes : ce n’est pas tant “qui fait quoi” qui compte que ce que la peur fait à un individu, comment elle lui apprend à parler à moitié, à regarder de côté, à se méfier de la gentillesse, à se demander si la vérité est une arme ou une faiblesse.
J’ai aussi adoré l’audace de la matière, cette manière d’oser l’hybridation sans s’excuser. Mendonça Filho mélange les textures comme un DJ un peu fou : une scène peut être presque documentaire dans son sens du réel, puis le film glisse vers quelque chose de plus étrange, parfois franchement inquiétant, parfois satirique, parfois proche d’une série B assumée. La référence aux Dents de la mer n’est pas un gadget “cinéphile”, elle devient un motif, un écho, une manière de parler des prédateurs sans forcément les nommer, de rappeler qu’à certaines époques la société entière se met à fonctionner comme un océan où l’on guette l’aileron. J’ai trouvé ça brillant parce que c’est à la fois très ludique et très sombre : on sourit à une idée de cinéma, puis on se rend compte que cette idée décrit quelque chose d’absolument réel.
Visuellement, c’est superbe sans être “carte postale”. L’image est soignée, colorée, parfois presque trop nette — comme si la beauté servait à rendre la violence plus dérangeante, parce qu’elle s’infiltre dans un cadre qui devrait être rassurant. La reconstitution d’époque ne crie pas “regardez comme on a bien travaillé”, elle existe naturellement : une voiture, une affiche, une lumière, un rythme de rue, et on y est. Le carnaval, en particulier, est utilisé avec une intelligence cruelle : la fête n’annule pas la peur, elle la masque, elle la recouvre de musique et de foule, ce qui la rend plus insidieuse encore. Le film a ce talent rare de faire cohabiter l’exubérance et l’oppression sans que l’une “annule” l’autre : au contraire, elles se nourrissent.
Et puis il y a la structure. Le récit se déploie avec une ambition évidente, en prenant le temps d’ouvrir des portes, de planter des personnages secondaires qui existent vraiment (pas juste des fonctions), de faire sentir des rapports de classe, de région, de pouvoir, sans transformer ça en exposé. On sent une volonté de fresque, une envie de relier l’intime et le politique, de faire circuler la mémoire d’une génération à l’autre. Quand le film fait ça, il est passionnant : on n’est pas devant un simple “film sur la dictature”, on est devant un film sur ce que la dictature laisse comme résidus dans les gestes quotidiens, dans les familles, dans les récits qu’on se transmet, dans les silences aussi.
Là où je suis plus partagé, c’est sur la manière dont cette richesse finit parfois par peser sur le rythme. Il y a une générosité indéniable, une envie de tout embrasser, et je respecte énormément ça. Mais sur près de 2h40, certains détours m’ont semblé un peu trop amoureux d’eux-mêmes : des séquences brillantes prises isolément, mais qui, mises bout à bout, étirent la tension au lieu de la densifier. J’ai senti par moments un léger déséquilibre entre le plaisir du cinéaste à bifurquer (à ouvrir une parenthèse, à changer de registre, à faire surgir une idée) et mon besoin, en tant que spectateur, de rester accroché à une colonne vertébrale émotionnelle. Ça ne casse pas le film, loin de là, mais ça crée une sensation de “grand film imparfait” : une œuvre qui impressionne, qui marque, qui déborde, mais qui aurait gagné à resserrer certaines transitions pour que l’hypnose soit totale.
J’ai aussi trouvé que l’accumulation de motifs et de signaux (tout ce qui renvoie à la surveillance, au double fond des identités, aux histoires qu’on réécrit) frôle parfois le trop-plein. Le film est tellement intelligent qu’il n’a pas besoin de se répéter, et pourtant il arrive qu’il insiste, comme s’il ne voulait pas qu’on passe à côté. C’est paradoxal : ce qui fait sa singularité — sa densité, sa gourmandise, son côté protéiforme — est aussi ce qui peut empêcher l’émotion de s’installer complètement sur la durée. J’étais souvent admiratif, souvent captivé, parfois un peu à distance, comme si je regardais un mécanisme très travaillé au lieu de le vivre entièrement. Et c’est dommage, parce que quand L’Agent secret choisit la simplicité d’un regard, d’un silence, d’un geste de protection, il devient bouleversant sans forcer.
Malgré ça, je ressors avec beaucoup d’images en tête, et surtout avec une sensation rare : celle d’avoir vu un film qui fait confiance au cinéma. Pas seulement à l’histoire qu’il raconte, mais à ce que le cadre, le son, la durée, les références, la mémoire des lieux peuvent raconter à leur tour. Mendonça Filho a cette façon de faire exister des personnages secondaires en quelques touches, de rendre une pièce inquiétante avec une simple disposition d’objets, de faire monter un malaise par la circulation d’un bruit, d’une rumeur, d’un regard. On sent une maîtrise impressionnante, et une ambition qui dépasse le simple “bien faire”. C’est un film qui veut laisser une trace, qui veut dialoguer avec l’Histoire et avec le cinéma, et qui y arrive souvent.
Au final, je le conseillerais sans hésiter à ceux qui aiment les thrillers qui ont du fond, les films qui osent la digression, les récits politiques qui ne se contentent pas d’illustrer une époque mais qui la font sentir dans la peau. Il m’a manqué ce petit degré de resserrement, cette fluidité absolue qui aurait transformé l’admiration en évidence. Mais même avec ses aspérités, L’Agent secret reste une expérience dense, parfois vertigineuse, et sacrément stimulante : le genre de film qu’on a envie de digérer, d’en reparler, et dont certaines scènes continuent de tourner dans la tête comme un projecteur qui refuse de s’éteindre.