Une plongée burlesque et glaçante dans la folie créative
Mourir or not Mourir, premier long-métrage de Thomas Combret, est un mockumentaire (principalement) aussi drôle qu’inquiétant, qui transforme une idée absurde en une spirale étonnamment crédible d’obsession artistique. Le film amuse, dérange, surprend, et impressionne par son ingéniosité formelle autant que par la sincérité de son propos.
L’histoire suit Stan, un réalisateur raté à qui un médecin annonce froidement qu’il ne lui reste que trois mois à vivre—à moins qu’il ne parvienne à réaliser un film dans ce délai. Ce postulat improbable devient le point de départ d’une descente progressive dans la folie, menée sans rupture de ton brutale. Pas de bascule soudaine vers l’horreur : la tension monte lentement, insidieusement, scène après scène. Ce qui semblait saugrenu devient peu à peu la nouvelle norme. Ce choix subtil donne toute sa force au récit.
Visuellement, le film surpasse largement les attentes pour un budget aussi réduit. Entièrement tourné en style documentaire, il assume son format jusqu’au bout : regards caméra, silences gênants, blagues qui tombent à plat, interactions avec l’équipe de tournage… L’illusion est parfaite. Et ce qui frappe, c’est à quel point l’ensemble est maîtrisé : image soignée, son précis, caméra mobile mais jamais gratuite—tout cela avec les moyens d’un court-métrage pour un film de 1h34.
Thomas Combret, à la fois réalisateur et acteur principal, campe un Stan troublant de sincérité. Il y a dans son interprétation un jeu de miroirs passionnant : un jeune cinéaste qui joue un cinéaste désespéré, dont la vie dépend de la création d’un film. Combret y projette visiblement ses propres expériences, ses frustrations, son besoin viscéral de cinéma. Il évoque même, physiquement, un jeune George Lucas, ce qui rajoute une couche savoureuse de clin d’œil involontaire pour les cinéphiles.
Le décor rural, discret mais efficace, sert parfaitement le propos. L’équipe du film dans le film n’a pas de moyens, et ça se ressent : ils tournent dans un coin paumé, manifestement peu coûteux. Mais l’image, elle, est d’une propreté étonnante. L’étalonnage est réussi, les couleurs sont bien contrastées, et les effets de caméra—tremblements, zooms à l’épaule—renforcent l’esthétique documentaire sans tomber dans la maladresse.
Le rythme est soutenu et bien calibré. Les rares pauses sont là pour souligner un malaise, une absurdité, ou une émotion inattendue. Le comique de situation fonctionne à merveille, souvent renforcé par des silences, des dialogues à vide, ou des envolées naïves qui traduisent un enthousiasme créatif touchant.
La musique, discrète mais présente, accompagne intelligemment le film. Qu’il s’agisse de l’ambiance sonore ou des morceaux diégétiques (autoradio, fête…), tout est bien intégré. La contribution de 2080 à la bande originale ajoute une touche électro élégante qui soutient le ton général sans jamais le dénaturer.
Mais sous la couche de rire, Mourir or not Mourir aborde des thèmes bien plus sombres. La dépression, les pensées suicidaires, la quête de sens à travers la création… Le point de départ farfelu—faire un film pour survivre—devient vite une urgence vitale pour Stan.
Et lorsque le ketchup vient à manquer pour simuler le sang, et que l’idée de "vraiment tuer" pour l’art fait surface… la comédie cède peu à peu la place à une folie glaçante.
Si l’on pense inévitablement à "What We Do in the Shadows" pour le ton, "Mourir or not Mourir" s’en distingue par sa trajectoire : là où l’un explore le quotidien de vampires, l’autre dépeint une spirale infernale, un emballement incontrôlable. Avec des univers budgétaires très différents, faire une telle comparaison témoigne de la grande qualité du film.
Dans un univers budgétaire similaire, en revanche, on ne peut pas ignorer l'hommage à "C'est arrivé près de chez vous" qui ne peut que lui proposer de s'asseoir à une place réjouissante, à ses côtés.
Présenté avec succès au BIFF (Brussels International Fantastic Film Festival) en présence de l’équipe, Mourir or not Mourir a ensuite trouvé le chemin du Festival de Cannes !! Preuve que, parfois, la sincérité, l’inventivité et une bonne dose de folie suffisent à faire émerger une véritable pépite du chaos créatif.
Félicitations à Thomas, Anaïs, Salomé et toute la gang de passionnés qui ont commis ce bel objet, bravo !