Il y a deux façons d'envisager ce film : comme un film d'action, en le pensant comme entité détachée et indépendante, ou à l'aune de L'Odyssée d'Homère, que Nolan a prétendu adapter. Comme entité détachée, ce film est un film d'action, comme un autre, même musique omniprésente et scènes d'actions violentes que tant d'autres films d'aujourd'hui, si ce n'est que tout est fait pour de vrai, ce qui empêchera toujours de dire que Nolan ne fait pas de véritable cinéma. Cependant, il est indéniable que tout ce qui fait l'intérêt de ce film est ce qu'il tire d'Homère. Donc il est absurde de prétendre le juger sans le comparer à Homère, en prétendant qu'il peut être aimé pour lui-même tout en s'écartant outrageusement du matériau d'origine. Ce film doit tout à Homère, donc nous le commenterons en le comparant à Homère ; mais lui devant tout, c'est un euphémisme de dire qu'il ne lui rend pas précisément hommage.
Plan :
1/Le positif
a) Forme
b) Fond (on liera forme et fond, chacun sait que le cinéma ne les distingue pas nettement, ce qui fait la beauté de cet art)
2/ Le négatif (vaste sujet)
Voyons d'abord le positif, en commençant par les éléments les plus formels possibles : c'est du vrai cinéma, certainement, tout est fait pour de bon, pas de fond vert. Ce qui est positif mais s'applique à l'oeuvre entière de Nolan et pas vraiment à ce film en particulier. L'image est maîtrisée, même si, disons-le déjà pour alléger la suite, elle est trop sombre et rend bien mal à ce Zeus, si important pour Homère et apparemment pour Nolan (cette étrange "loi de Zeus" sur laquelle nous reviendrons), comme si Poséidon avait le dessus sur le maître de la demeure divine. On voit déjà que fond et forme sont liés, et dans cette optique, notons également que pour le coup, l'eau est bien filmée, d'une façon qui rend bien sa brutalité et lui donne presque l'anthropomorphisme qui permet d'y voir la marque de Poséidon (
scène qui voit le navire d'Ulysse brisé en deux et le héros délaissé
). La musique, qui ne m'a pas plu, se distingue enfin par un bon thème au moment des sirènes. Ce qui fait le pont définitif avec le fond, que nous allons voir maintenant.
Ce qui est réussi d'un point de vue musical au moment où la trière du héros est confrontée au chant des sirènes, c'est l'absence de chant. Au chant XII de l'Odyssée, consacré aux Sirènes entre autres, ce qui est symboliquement en jeu, à travers ce chant envoutant, c'est, au sens étymologique d'un chant, qui charme, la faiblesse de l'âme humaine ; en effet, comme on peut le lire dans les Mémorables de Xénophon, les sirènes ne chantent pas de belles notes, ou c'est au maximum un symbole ; en fait, elles disent aux voyageurs ce qu'ils veulent entendre. Ainsi, chez Xénophon, Socrate échange-t-il avec Critoboulos : "— Comment donc, demanda-t-il, pourrions-nous apprendre ces sortilèges ?
— Tu as entendu chez Homère ce que les Sirènes chantaient à Ulysse : le début de leur
chant était à peu près ceci : « Viens donc par ici, célèbre Ulysse, grande gloire des
Achéens ! »" Ainsi, les Sirènes disent aux voyageurs ce qu'ils veulent entendre, elles symbolisent l'affrontement lucide des hommes avec leur conscience, d'où l'absence de mots dans cette musique. Le chant des sirènes, il est intérieur, et Nolan l'a bien vu et adapté.
C'en est fait du positif, qui trouve son paroxysme avec la représentation cinématographique du chant des sirènes ; venons-en à ce qui ne va pas, affaire qui n'est pas des moindres. Je ferai des sous-parties clairement identifiées, pour clarifier la forme ; un souci de précision toute concise animera le propos.
1. La musique. Outre le point positif des Sirènes, la musique est omniprésente, ce que je trouve désagréable. Mais si l'on essaye de porter sur la musique un jugement moins sensuel et subjectif et davantage conceptuel, on peut dire qu'un film qui a pour espace spatio-temporel l'antiquité grecque supposait une musique moins anachronique (
ce qui me fait penser que le chant qu'entonnent les soldats d'Ulysse dans le bateau un soir, avec ces longues notes dissonantes, est également un point positif, fidèle à l'antiquité grecque
), et peut-être un thème davantage identifiable, pour ancrer le film avec davantage de profondeur dans la mémoire du spectateur, comme les thèmes de Ben-Hur ou plus récemment de Gladiator ont si bien su le faire.
2. En termes de volumes dans les poèmes d'Homère, ceux-ci sont constitués pour moitié de décisions divines, pour moitié de sexe. Les péripéties sont le jouet de la sensualité et surtout de la volonté divine. Commençons avec la sensualité, point le plus facile à illustrer : elle est inexistante du film de Nolan. Rien. Ulysse a l'air d'être la victime de Calypso. Et pour ce qui est de la prééminence de la volonté divine, Nolan croit la rendre par 5 minutes de présence inutile de Zendaya, et une absurde "loi de Zeus", qui semble faire baigner tout le film dans une constante fatalité du remords. Il y a sur tout cela beaucoup à dire. D'abord, la loi de Zeus est absurde et anachronique. Elle est l'élément qui justifie le rôle absurde et anachronique du remords dans le film. Certes, en Grèce, l'hospitalité est importante et les règles de la guerre, également. Ainsi un même mot signifie "étranger" et "hôte" (ce que le film fait trop mal comprendre, alors que cela servirait pour le coup son propos). Ensuite, Ulysse n'est pas un héros marqué emblématiquement par le remords. Il a vaincu par la ruse, qui est une de ses caractéristiques phare, donc il a vaincu en étant fidèle à ce qu'il était avant le sac de Troie. Et quand on vainc, on pille, sans remords. C'est la loi de ces temps mythologiques. Le remords tombe à l'eau, et tout le film avec. Ce qui fait se rejoindre cet élément et la question de la sexualité : sans remords, Ulysse n'est pas un homme traumatisé. Il vit 7 ans avec Calypso parce qu'elle lui plait, dans un oubli complaisant davantage que totalement forcé, de Pénélope. Et plus généralement, comme déjà dit, la sexualité si centrale chez Homère, est inexistante ici. Bref, passons.
3. J'en viens à l'élément le plus dramatique. Homère, c'est de la poésie. C'est la force de la décision divine qui s'exerce inexorablement sur des hommes, qui en sont les jouets, et qui, selon les circonstances divinement déterminées, se perdent et se retrouvent. Le sommet de l'art d'Homère, et, osons le mot, de la poésie occidentale au moment même de sa naissance, ce sont les scènes de reconnaissance, ces morceaux sublimes de lyrisme, entre Ulysse et son fils, entre Ulysse et son Père, entre Ulysse et Pénélope. Dans le film, quelques mots et quelques larmes, aucune parole digne de ce nom. C'est un simple film d'action qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, et c'est bien américain au possible, ça, c'est sûr. Mais Homère, rien à voir.
On pourrait encore reprocher l'ajout de la fin de l'Iliade (mais bon, on se doute que Nolan devait mourir d'envie de faire construire pour de vrai un cheval de Troie grandeur nature), le sujet de l'Odyssée ayant déjà été suffisant pour un film trois fois plus long que le déjà long film de Nolan. Mais bon, on en restera là, en disant que ce film est un film d'action, rien d'autre et surtout rien de plus, qui ressemble à l'Odyssée comme on l'étudie en 6ème, c'est-à-dire un récit d'aventure sans aucune profondeur, alors que l'Odyssée, c'est le sommet de l'art occidental, de la poésie, de la fatalité et du destin, de l'hubris et de la démesure aussi (et non pas de la pudeur !!!). De l'action, que de l'action, là où il n'y avait et où il n'y aura pour toujours que pure poésie. Adapter l'Odyssée, finalement, on aurait presque envie de dire que Godard, mieux que Nolan, l'avait déjà fait sans le faire, dans le Mépris. Cet Ulysse de Nolan, anachronique et absurde, n'est pas l'Ulysse d'Homère, mais un héros de blockbuster. L'absence des scènes de reconnaissance, attendues tout le film, procure, et on en restera là, le sentiment le plus fort que l'amateur d'Homère peut ressentir face à ce film : de la déception. Nolan était seul à pouvoir réunir un budget à la hauteur d'un tel matériau, je lui en veux de n'avoir pas fait mieux.