The Odyssey : une épopée monumentale que les conditions de projection européennes peinent encore à restituer pleinement !
Mon appréciation de The Odyssey est globalement très positive. Christopher Nolan livre une œuvre ambitieuse, techniquement remarquable et conçue avec une véritable pensée de cinéma.
Le film possède néanmoins quelques faiblesses : certains personnages restent en retrait, quelques passages paraissent excessivement démonstratifs et l’équilibre entre le spectaculaire, l’intime et le mythologique n’est pas toujours parfaitement maîtrisé. Ce sont toutefois les limites d’un film qui tente quelque chose de considérable plutôt que celles d’une production sans personnalité.
Christopher Nolan poursuit ici plusieurs préoccupations qui traversent sa filmographie. De Memento à Oppenheimer, en passant par Inception, Interstellar et Dunkerque, son cinéma interroge régulièrement le temps, la mémoire, la culpabilité, la perception et les conséquences individuelles de décisions prises dans des circonstances extraordinaires.
L’Odyssée d’Homère constitue donc un matériau étonnamment cohérent avec son œuvre.
Ulysse est lui-même un personnage particulièrement compatible avec le cinéma de Nolan : intelligent, stratège, mais également orgueilleux et responsable d’une partie de ses propres malheurs. Derrière l’aventure mythologique se trouve surtout la trajectoire d’un homme incapable de revenir simplement à celui qu’il était avant la guerre. C’est probablement cet aspect qui m’a le plus intéressée dans l’adaptation.
Le récit conserve évidemment les grandes étapes du retour d’Ulysse après la guerre de Troie, mais Nolan privilégie une lecture physique et psychologique du voyage. Le merveilleux existe, cependant il est souvent ramené à une expérience sensorielle et humaine. Cette approche fonctionne remarquablement lorsqu’elle permet de ressentir la peur, l’épuisement ou l’isolement des personnages. Elle me paraît plus discutable lorsque le réalisateur cherche à contenir la dimension profondément irrationnelle du texte d’Homère.
C’est précisément là que j’aurais souhaité davantage d’audace. L’Odyssée est aussi une œuvre étrange, violente, sensuelle et parfois presque hallucinatoire. Nolan maîtrise extraordinairement bien l’espace et la tension, mais son besoin de contrôle entre parfois en contradiction avec un récit fondé sur des dieux capricieux, des monstres et des événements qui échappent justement à toute logique humaine.
Matt Damon propose néanmoins un Ulysse convaincant. Son interprétation évite heureusement de réduire le personnage à une figure héroïque monolithique. Il lui apporte de l’intelligence, de l’autorité, mais également de l’usure et une certaine vulnérabilité. Le personnage devient particulièrement intéressant lorsque son intelligence ne suffit plus à compenser son orgueil.
Le reste de la distribution bénéficie du même niveau d’exigence. Anne Hathaway apporte une véritable gravité à Pénélope, tandis que Tom Holland donne à Télémaque une fragilité pertinente. Robert Pattinson confirme également sa capacité à rendre immédiatement ambigu un personnage avec relativement peu d’effets.
Le paradoxe est que la qualité même de cette distribution souligne parfois les limites de l’écriture. Certains interprètes disposent de peu d’espace pour développer leur personnage. Nolan réunit des acteurs capables d’une grande subtilité, mais l’ampleur du récit oblige régulièrement le scénario à privilégier la fonction narrative au détriment du développement psychologique.
Techniquement, en revanche, le film atteint un niveau considérable.
La photographie constitue probablement l’une de ses plus grandes réussites. Les paysages ne sont jamais utilisés comme de simples arrière-plans spectaculaires. Nolan travaille constamment le rapport d’échelle entre l’être humain et son environnement. La mer, les falaises, les architectures et les horizons deviennent des éléments dramatiques à part entière.
Les plans larges sont particulièrement impressionnants parce qu’ils replacent les personnages dans des espaces qui semblent pouvoir les engloutir. À l’inverse, les gros plans ramènent régulièrement cette immense aventure mythologique à quelque chose de très concret : un visage épuisé, un regard ou un corps marqué par le voyage.
C’est ici que la question de l’IMAX devient essentielle.
Nolan ne considère pas simplement l’IMAX comme un argument commercial destiné à vendre une séance plus chère. Il compose réellement une partie de ses images pour cette échelle. Avec un cadre IMAX très ouvert, notamment lorsqu’une projection permet d’approcher le ratio associé au grand format, l’image gagne énormément en hauteur. Le spectateur ne regarde plus seulement un paysage horizontal : son champ visuel est davantage occupé par l’image.
Cela modifie directement la perception de certaines compositions. Un personnage placé devant une falaise, une architecture monumentale ou une étendue maritime n’a plus exactement le même rapport à son environnement lorsque davantage d’informations existent au-dessus et au-dessous de lui. L’échelle devient une composante narrative.
Et c’est précisément là que je trouve la situation frustrante pour le public suisse et, plus largement, pour une grande partie du public européen.
Nous pouvons trouver des salles portant le label IMAX, mais accéder aux configurations permettant de restituer les formats les plus ambitieux employés par Nolan notamment les très grands écrans compatibles avec une présentation et, plus exceptionnellement encore, l’IMAX 70 mm reste difficile. Toutes les projections estampillées IMAX ne proposent donc pas exactement la même expérience.
Sur un écran traditionnel, le film reste évidemment parfaitement regardable et sa photographie demeure magnifique. Mais lorsqu’une œuvre est pensée autour de la verticalité, de l’échelle et de l’immersion du grand format, perdre une partie de cette surface d’image modifie nécessairement l’expérience.
C’est une situation assez paradoxale : les cinéastes disposent aujourd’hui de moyens techniques extraordinaires pour concevoir des images destinées aux plus grands formats, alors qu’une partie importante du public européen dispose encore de très peu d’endroits permettant de les voir exactement dans les conditions pour lesquelles elles ont été composées.
Le travail sonore est tout aussi ambitieux. La musique de Ludwig Göransson accompagne parfaitement la dimension physique du voyage, avec une utilisation particulièrement efficace des percussions et des fréquences graves. Le mixage contribue à donner une présence presque matérielle à la mer, aux affrontements et aux environnements.
Je retrouve néanmoins ici une réserve que j’ai déjà avec certains films de Nolan : le son peut devenir excessivement démonstratif. Lorsqu’une scène possède déjà suffisamment de puissance dramatique, augmenter encore la pression sonore ne la rend pas nécessairement plus forte. Quelques passages auraient gagné à faire davantage confiance au silence.
La séquence du Cyclope représente pour moi l’un des meilleurs exemples de la réussite du film. La gestion de l’espace, des dimensions et de la tension est remarquable. Nolan ne se contente pas d’exhiber une créature mythologique : il construit progressivement une situation dans laquelle l’intelligence d’Ulysse devient son principal moyen de survie. Plus intéressant encore, la suite rappelle que son orgueil peut immédiatement transformer une victoire en catastrophe. Le spectacle retrouve alors la dimension morale du texte d’Homère.
À l’inverse, certaines séquences mythologiques m’ont semblé excessivement maîtrisées. J’aurais aimé que Nolan accepte davantage l’étrangeté du récit original. Tout ne doit pas nécessairement être rendu crédible, rationnel ou psychologiquement explicable. Une épopée mythologique peut aussi produire sa puissance précisément lorsqu’elle devient incompréhensible.
C’est finalement le paradoxe qui traverse tout le film : Nolan possède une maîtrise technique exceptionnelle, mais cette maîtrise peut également devenir sa principale limite. The Odyssey aurait parfois gagné à être moins contrôlé, plus inquiétant et davantage habité par la folie propre au mythe.
Cela reste néanmoins une proposition cinématographique majeure, portée par une photographie remarquable, une mise en scène extrêmement précise, un travail sonore considérable et une distribution de très haut niveau. Ses imperfections n’annulent jamais l’ampleur de l’expérience.
Je recommande donc clairement The Odyssey, mais avec une réserve qui dépasse presque le film lui-même : il mérite d’être découvert dans les meilleures conditions de projection possibles. Et il est regrettable qu’en Suisse comme dans une grande partie de l’Europe, l’accès aux formats IMAX les plus ambitieux demeure suffisamment rare pour que nous ne puissions pas toujours voir ces œuvres exactement comme leur mise en scène a été pensée.