« Nous ne sommes plus cette force qui, jadis,
ébranlait la terre et le ciel ; ce que nous sommes, nous le sommes ;
Un même tempérament de cœurs héroïques,
affaibli par le temps et le destin, mais fort par la volonté
De lutter, de chercher, de trouver, et de ne pas céder. »
Alfred Tennyson, Ulysse
Ma critique de L’Odyssée de Christopher Nolan
L’Odyssée est un film virtuose, une merveille qui se place pour moi aux côtés des chefs-d’œuvre absolus que sont Interstellar et Oppenheimer.
Matt Damon livre un Ulysse superbe, charismatique, rusé et hanté. Sa présence physique et sa gravité intérieure portent une grande partie du film. J’ai vraiment l’impression qu’il est habité par le rôle ; il donne à ce roi-guerrier une humanité palpable. La scène qu’il partage avec Calypso fait écho à un souvenir d’Inception : ce moment où elle évoque les « belles années » qu’ils ont vécues ensemble, comme si le passé resurgissait avec une douceur douloureuse.
La mise en scène est d’une précision superbe, notamment grâce aux subtils sauts temporels : tout respire l’excellence.
Le film s’ouvre sur ces mots : « Nous sommes à l’ère de la magie apparente. » Pourtant, ce n’est pas un univers de magie fantaisiste. C’est un monde tactile, immersif, qui contient aussi une magie plus profonde, presque organique.
La photographie est sublime, avec des compositions grandioses et une lumière souvent crépusculaire qui magnifie les paysages reconstitués. Cependant, le film souffre d’un défaut notable : il présente des terres désolées et arides, sans vie et sans couleurs. Tout est baigné de tons ocre, gris et bleu profond, comme si la Méditerranée elle-même avait été désaturée par la nostalgie. Je regrette un peu les couleurs vibrantes et la poésie visuelle que l’on trouvait chez Ray Harryhausen dans Jason et les Argonautes ou Le Choc des Titans.
J’ai particulièrement aimé la façon dont le divin est représenté. La seule divinité que nous voyons est Athéna (une Zendaya époustouflante), et elle n’apparaît qu’à Ulysse. Il n’y a pas de dieux lointains manipulant les mortels comme des pièces d’échecs. Ce choix rend tout plus intime et plus étrange à la fois, comme si nous percevions les dieux exactement tels que les personnages antiques les ressentaient. Quand Ulysse demande pourquoi les dieux ne parlent pas un langage clair aux mortels, Athéna répond : « Qui ne comprend pas le tonnerre ou le feu ? »
C’est une manière très convaincante de représenter le divin. Avec les secousses des vagues et la pluie qui fouette, on ressent exactement la fragilité de ces personnages, leur vulnérabilité face à des forces qui les dépassent. On a vraiment l’impression d’entendre le vent et de sentir la nature tout autour.
La bande originale de Ludwig Göransson est tout simplement sublime, voire hypnotique. Il a recherché des sons authentiques : un musicien capable de jouer de l’aulos, et il est allé enregistrer en Albanie du Sud l’iso-polyphonie, cette polyphonie vocale ancienne jamais entendue au cinéma. Il a aussi capté des flûtes de bergers jouées depuis des millénaires.
Cordes anciennes, percussions organiques, textures qui donnent au film une dimension presque tactile.
Les monstres sont traités avec une rare intelligence. On ne voit pas en longueur Scylla, seulement ses sons, des silhouettes fugaces, l’eau tourbillonnante ou des ombres sur les rochers. C’est exactement comme dans Jaws, Alien ou les films de Jacques Tourneur : l’absence rend la menace encore plus oppressante. Idem pour les Sirènes : on ne les voit pas à l’écran comme dans le récit d’Homère, seulement l’effet qu’elles produisent sur Ulysse attaché au mât. On peut évidemment regretter ça.
Le film excelle surtout quand il devient profondément personnel. Avant tout, c’est une œuvre sur la perte, sur tout ce que l’on laisse derrière soi, sur la nostalgie dévorante et le pouvoir presque mystique du foyer. La douleur de l’exil.
Comme dans Inception et Interstellar, le héros mène une expédition à travers le temps et l’espace pour retrouver son foyer.
On retrouve clairement les obsessions qui traversent toute l’œuvre de Nolan : le passage du temps, l’exil, la vengeance et la quête d’un retour impossible.
Marqué par l’expérience d’Oppenheimer, où il a vécu pendant des années avec l’idée de la destruction nucléaire et de ce dont l’humanité est capable dans le pire, il n’en est pas tout à fait sorti. Il en ressort cette même combinaison de désespoir et d’optimisme fragile.
La scène avec Circé m’a un peu surpris : au lieu d’explorer la séduction troublante entre la sorcière et Ulysse, le film bascule dans un registre d’horreur assez graphique. Cela dit, la transformation de l’équipage en porcs est réalisée avec une maîtrise rare. Samantha Morton sculpte littéralement leurs visages comme une potière, avec une tactile qui est à la fois crédible et troublante.
La fin, polyscopique et audacieuse, élève le film à des hauteurs divines. Elle ne se conclut pas sur le triomphe du héros, mais sur une interrogation profonde : la folie des hommes, la vanité de la guerre, la fragilité terrifiante de la civilisation.
Cette magnifique idée que les siècles finissent par effacer la douleur des viols, des massacres et des morts, ne laissant plus que le chant héroïque de la guerre de Troie. Ulysse rentre chez lui, mais la guerre ne le quittera jamais. Et nous, spectateurs, restons avec cette splendide amertume : la gloire est un mensonge que les vainqueurs nous racontent pour que nous puissions supporter l’horreur.
Au cœur de tout cela se trouve la loi de Zeus. Ce principe simple mais fondateur : traite les autres comme tu voudrais être traité. Parce qu’un dieu peut très bien se cacher sous l’apparence d’un humble mendiant. C’est le ciment théologique qui permet à la civilisation de tenir. Les gens doivent voyager, commercer, et tout le monde est à la merci des étrangers.
Cette prise de conscience de l’universalité de ces vérités, tirées des écrits d’Homère, fait l’effet d’une révélation. Elle rend le texte antique excitant et vivant, quelle que soit l’époque. Et c’est peut-être la meilleure définition de la barbarie : quand personne ne prend en charge le combat des autres. Tandis que la civilisation, c’est ne jamais laisser les autres parler seuls. C’est reconnaître leurs préoccupations et comprendre qu’elles sont aussi les nôtres. C’est réaliser qu’aider l’autre, c’est s’aider soi-même.
Et puis il y a cette image puissante du Cheval de Troie abandonné sur la plage, qui évoque irrésistiblement la Statue de la Liberté à moitié détruite dans La Planète des Singes. Un plan qui reste longtemps après le générique.
Nolan n’a pas seulement adapté Homère : il a dialogué avec lui à travers les siècles. Et de ce dialogue naît un grand film, prodigieux. Un voyage qui, comme celui d’Ulysse, laisse derrière lui quelques regrets… mais surtout une irrésistible envie de rembarquer pour cette traversée divine et profondément humaine.
Méz
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