C’est le producteur Jean-Baptiste Dupont qui a parlé de cette histoire à Jean-Paul Salomé, au moment de la sortie de La Daronne (2020). Le metteur en scène se rappelle : "Il pensait que c’était un sujet pour moi. Le projet initial était basé sur des rapports père fils, d’après une idée de Marie-France Huster, mais ce que j’avais lu sur internet à propos du personnage de Bojarski me paraissait bien plus intéressant. J’aimais beaucoup ce type, seul avec sa valise et ses billets, un personnage à la Simenon qui me touchait."
"Je sentais qu’il y avait matière à une histoire forte, et à partir de là, j’ai travaillé avec un jeune scénariste, Bastien Daret. Les aléas de la production ont fait que je me suis finalement rapproché de Bertrand Faivre qui avait produit mon précédent film La Syndicaliste et qui s’est associé à Florence Gastaud qui était déjà sur le projet."
Pour écrire le scénario, Jean-Paul Salomé et le scénariste Bastien Daret ont fait la connaissance de Jacques Briod, un journaliste suisse passionné de Bojarski qui a amassé une grande quantité de documents sur lui. Le cinéaste se rappelle : "Grâce à lui, on a eu accès à des images, celles qu’on voit à la fin notamment. Il avait aussi des copies de tous les brevets de Bojarski. Ce qui nous a permis de montrer ses inventions qui sont toutes vraies, sauf la brosse à dent électrique."
"Surtout, Bojarski a créé toutes les machines – presse, plaques, mélangeur - qui lui servaient à fabriquer ses faux billets. Elles ont été ensevelies dans sa maison par la police, mais il reste les photos et les plans qui m’ont permis de recréer l’atelier dans lequel il travaillait. Il faisait vraiment tout, notamment le papier avec du papier cigarette OCB et du calque, et l’encre à laquelle il ajoutait de l’aspirine – ce qu’on voit dans le film."
Jean-Paul Salomé a dès le départ pensé à Reda Kateb pour jouer Jan Bojarski, même si le comédien n'est pas polonais : "On était allé voir tous les deux une pièce où jouait Isabelle Huppert. Nous avons dîné ensemble après le théâtre et, en l’observant, j’ai su que je tenais « mon » Bojarski. Ce rôle était pour lui. Je lui en ai parlé, il a suivi les grandes étapes du scénario."
"Écrire avec quelqu’un en tête c’est stimulant, inspirant et confortable aussi, ça permet d’aller plus vite. Néanmoins, ça n’a pas été évident de l’imposer. Mais c’était pareil avec Isabelle Huppert pour La Daronne : certains ne la voyaient pas dans ce rôle de comédie", se souvient le réalisateur.
Cela fait depuis Les Femmes de l'ombre (2008) que Jean-Paul Salomé n'avait pas réalisé de film en costumes. Même si une telle entreprise est complexe, le metteur en scène a eu envie de s'y remettre. Il explique : "Ça prend tellement d’énergie qu’on peut finir par passer à côté de l’essentiel. La véracité de l’époque faisait partie du challenge. En même temps, je ne voulais pas me focaliser là-dessus, le plus important pour moi était que le cœur du film batte."
"Mieux vaut des erreurs historiques que pas de vie. On avait tous cette vision. Donc, on a beaucoup travaillé en amont pour pouvoir se détacher de l’obsession historique. On a prédécoupé de façon précise avec Julien Hirsh (le chef op) quitte à changer au moment du tournage. Rester souple tout en ayant cette réflexion en amont, s’en tenir à un format classique, pas de scoop. Rester dans ce format oblige à placer les gens différemment et ça va bien avec l’époque."
"Pareil pour les personnages. Pas de plastique, pas de prothèse pour les vieillissements."
Jean-Paul Salomé et son équipe avaient neuf semaines de tournage, et ont donc dû se dépêcher. L’Affaire Bojarski a ainsi été tourné en 45 jours à Paris, à Lyon et beaucoup à Vichy, "une ville restée dans son jus". "Mais pour un film en costumes, avec une multitude de décors, beaucoup de personnages, de la figuration et des époques différentes, c’est peu", précise le cinéaste.
Côté bande-originale, Jean-Paul Salomé avait envie de changer d’univers. Le metteur en scène a rencontré Mathieu Lambolley qui lui a proposé de mélanger des bruits mécaniques avec des notes, ce qui a guidé une bonne partie de la bande musicale de L’Affaire Bojarski. Il ajoute : "Et surtout, dès la lecture du scénario, avant même que je tourne, il m’a proposé deux ou trois thèmes qui d’emblée m’ont séduit et qu’il a pu développer pendant le montage. Avec Valérie Deseine, ma monteuse, on a pu monter le film avec ses musiques dès le début, et ça, c’est un vrai luxe !"
Reda Kateb a réalisé et joué dans Sur un fil (2024). Dans ce film, l’une des actrices est Sara Giraudeau.
Le très à la mode Bastien Bouillon campe un commissaire presque à l’opposé du personnage de Reda Kateb, offrant une partition très différente de tout ce qu’on a vu de lui jusque-là. Jean-Paul Salomé raconte : "On a essayé de faire de ce commissaire Mattei un personnage « melvillien ». Il se trouve que le véritable commissaire était un dandy, fasciné par l’Amérique, tiré à quatre épingles, pince à cravate, chapeau, etc. J’ai eu la chance de pouvoir écouter l’interview de sa femme qui était une grande bourgeoise du XVIe siècle."
"Elle y donnait une foule de détails sur la façon dont son mari se comportait. Avec Bastien, on avait l’image d’un personnage de film noir mais décalé, façon Paul Meurisse dont le phrasé était spécial. Bastien s’en est inspiré et a réussi à trouver cette diction particulière. C’est vraiment un comédien de composition, toujours à la recherche du détail. Il propose beaucoup, il a beaucoup d’idées."
Pierre Lottin a proposé à Jean-Paul Salomé de prendre un accent slave. Sa mère étant russe, le comédien possède une certaine aisance à prendre un accent russo-polonais. Il l'a ensuite retravaillé avec une coach : "Je craignais que ce soit lassant d’entendre cet accent pendant tout le film mais il m’a convaincu de le garder jusqu’au bout et il a eu raison. On imagine très bien que Bojarski ait tout fait pour perdre son accent alors que son copain le garde parce qu’il n’a pas les mêmes motivations", se souvient le cinéaste.