Yoroï, réalisé par David Tomaszewski, est sans nul doute un objet singulier dans le paysage cinématographique français : une autofiction pop où Orelsan enfile littéralement une armure de héros japonais pour affronter ses propres démons. Connu pour son travail dans le clip et l’animation, Tomaszewski transpose ici son goût pour l’image stylisée dans un long métrage hybride, oscillant entre comédie kitsch, film fantastique et confession d’artiste en crise. Orelsan s’y met en scène en figure publique au bord du burn-out, jouant moins un personnage qu’une projection de son propre persona. Le récit adopte alors la structure du shōnen (entraînement, épreuves, affrontements, transformation) mais en remplaçant l’ennemi extérieur par une incarnation du moi.
Visuellement, l'imagerie revendique l’héritage du Club Dorothée, de Dragon Ball ou de Saint Seiya. Le kitsch est assumé. Cette stylisation libère une énergie réelle dans les combats tout en flirtant parfois avec le ridicule. Le film semble alors hésiter entre hommage et parodie involontaire, avançant sur une ligne qui constitue aussi sa vérité : comment prolonger ses mythologies adolescentes sans s’y enfermer ?
L’armure, trouvaille symbolique limpide, protège autant qu’elle entrave. Elle rigidifie le corps, matérialise la célébrité comme carapace. Mqis plus elle brille, plus le héros paraît empêché. Le véritable triomphe ne réside ainsi pas dans la force, mais dans la capacité à déposer cette enveloppe. Quant au Japon, il fonctionne moins comme espace réaliste que comme décor mental. Plans larges sur le mont Fuji, néons tokyoïtes, temples noyés de brume : tout semble légèrement idéalisé. Ce choix ne vise pas l’exactitude ethnographique mais la projection fantasmatique et pourtant, les yōkai y surgissent malgré tout. Le déplacement géographique ne résout rien.
Narrativement, le passage du clip au long métrage révèle ses limites : certaines séquences électrisent mais là où un clip condense l’énergie en quatre minutes, le film peine à la renouveler sur la durée. La confrontation finale, trop explicite, verbalise ce que l’image suggérait avec davantage de force. Pourtant, derrière ces déséquilibres, persiste la sincérité. Yoroï est un film bancal, parfois trop long, parfois trop démonstratif, mais traversé d’une honnêteté indéniable. Reste cette question : faut-il abandonner les mythologies adolescentes ou les intégrer à une maturité nouvelle ? Orelsan, lui, ne détruit pas son imaginaire et ne renonce pas à l’armure ; il apprend juste à la regarder comme un costume.