Trentième long métrage, quatre-vingt-huit ans, cent dix millions de dollars, et un projet ramassé au sol quand le biopic sur les Bee Gees s'est effondré : The Dog Stars n'a pas été désiré, Scott a pris le scénario qui traînait, changé d'acteur principal en cours de route quand Mescal s'est envolé chez les Beatles, et tourné en Italie un Colorado de 2035. Le film adapte un roman de 2012 dont l'épidémie était encore une hypothèse ; il sort dans un monde qui en a eu une, et c'est ce décalage de quatorze ans que 20th Century vend comme une pertinence. La donnée initiale tient en trois éléments : un monde vidé par une grippe où un pilote, Hig (Jacob Elordi), survit sur une piste d'aviation abandonnée avec son chien et un ex-marine survivaliste, Bangley (Josh Brolin) et où un jour, une voix passe dans la radio de son avion.
Le reste — la pandémie, l'effondrement, l'écologie, la question de savoir ce qu'il reste d'humain quand il ne reste plus rien — n'a été pensé par personne. Ce sont des matériaux hérités du livre, redisposés par un cinéaste qui n'avait pas de raison particulière de tourner celui-ci plutôt qu'un autre, et photographiés avec le métier de quelqu'un qui ne sait plus mal filmer. D'où la seule question que le film mérite : que dit une œuvre qui ne veut rien dire, et que reste-t-il d'un regard quand personne ne l'a exercé ? On peut supposer qu'un film sans intention ne dit rien, et qu'il n'y a qu'à constater la vacance. On peut supposer qu'il dit alors, malgré lui, ce que sa grammaire tient pour acquis.
Il faut commencer par lui accorder ce qu'il obtient parce que c'est cher payé ailleurs dans sa filmographie. Scott a passé la décennie à tourner en couverture massive, une dizaine de caméras sur un champ de bataille, un grand fracas monté au kilomètre ; ici, le premier acte accepte de durer. La routine de la piste d'aviation, les rondes, la maintenance du Cessna, les silences entre deux hommes qui n'ont plus rien à se dire. Le découpage renonce à la surenchère qui plombait ses fresques romaines et napoléoniennes, et retrouve un équilibre qu'on croyait perdu depuis Black Hawk Down, où l'ampleur du dispositif servait la simplicité de la situation. Les vols en Cessna, tenus en plans longs, à hauteur d'aile, sont la meilleure chose du film : Messerschmidt y obtient une lumière qui rend le continent vidé habitable au regard, et le montage a la patience de ne pas les interrompre.
Elordi tient le rôle exactement comme il faut : une façon costnérienne de rendre le mutisme lisible. Le film le sait et le premier tiers l'isole en gros plans tenus, dans le cockpit, sur le seuil du hangar, avec son chien, et attend que quelque chose passe. Cependant, la femme morte, l'enfant mort, la pandémie, tout ce qui devrait fonder l'intériorité de Hig lui est attribué comme une fiche de renseignements parfois dispensé en flashback ou en paroles explicites. Quant à Bangley, il reste une fonction — l'arme, le cynisme, la contradiction disponible — et le champ-contrechamp entre eux tourne à vide parce qu'aucun des deux ne possède ce que l'autre pourrait lui prendre. Aucun intérieur en conflit ; juste un acteur photogénique en manque de matériau et un partenaire réduit à sa fonction d'objection.
Le chien meurt tôt — trop tôt pour un film qui porte son nom dans le titre. Jasper occupe la première demi-heure, puis s'en va, et l'économie affective du film se découvre d'un coup : il fallait un chagrin certifié, contracté rapidement, pour financer la grande aventure.
À partir du départ de Hig vers l'ouest, la mise en scène cesse d'avoir un avis. Le ravitaillement, les rencontres, l'échange de tirs avec les charognards, le crash, l'arrivée à Grand Junction : même distance, même durée, même lumière égale, quoi qu'il s'y joue. On menace un homme et on remplit un réservoir dans le même régime de plans. On peut y voir une position — à la fin du monde, plus rien n'est important — mais cette indifférence sort le film de toute obligation. La grippe convoque 2020, les herbes hautes suggèrent la reprise du vivant, les groupes armés font signe vers l'effondrement social, et rien n'est jamais mis en rapport, faute d'un découpage qui hiérarchise ou d'une caméra signifiante. La deuxième heure devient cet espace locatif où la pandémie, l'écologie et la violence occupent des chambres séparées et ne se croisent jamais dans le couloir.
Il faut pourtant bien que quelque chose organise le récit, et ce sont les archétypes qui s'en chargent : le pilote solitaire, l'ancien soldat bourru qui avait raison, la fille protégée par le vétéran, le père qui garde l'armurerie. Aucun n'a été révisé depuis quarante ans. Le film les convoque avec la confiance de qui n'imagine pas qu'on puisse les discuter — et c'est là que l'absence d'avis se paie : quand personne ne décide, ce sont les formes disponibles qui décident à sa place.
Ainsi sur la route de Grand Junction, Hig trouve d'abord une ferme correctement défendue, avec une fille et un ancien commando pour père : il a traversé un continent mort pour découvrir une version mieux irriguée de ce qu'il avait quitté. Cima n'existe ensuite que dans ce que le montage lui concède, c'est-à-dire une fonction de faire valoir. Et c'est là que le film touche le fond, sans paraître s'en apercevoir : Scott lui fait rejoué exactement les mêmes scènes qu'il réservait à Jasper. Le chien apaisait la solitude du héros ; elle en hérite le poste.
Puis vient l'aéroport, l'eldorado espéré, et le film s'y autorise soudain tout ce qu'il s'était refusé : hiérarchie, péage, cannibalisme, direction artistique fin de siècle passé. Le seul endroit qu'il désigne comme collectif, il le filme au grotesque : vivre ensemble produit des monstres, vivre chez soi produit des familles. Reste que Hig repart et rentre après avoir tout fait exploser en deux plans. Le seul horizon que le film se soit donné est annulé par un récit incapable de lui inventer ne serait-ce qu'un semblant de pensée. Il n'y avait rien devant, donc on revient en arrière, sans le problème de carburant qui organisait l'échappée possible.
Enfin deux heures durant, Bangley traite les mormons comme une plaisanterie récurrente, des gens bons pour la moquerie entre deux tours de garde ; le dernier acte s'installe chez eux et leur donne raison sans qu'aucune péripéties nous y amène. Et la conversion de Bangley suit, en une scène, sans épreuve, donc sans coût. Le film donne à Bangley son plus beau morceau de comédie involontaire : cinquante assaillants convergent sur la ferme, la tension monte, et l'assaut est réglé par une ellipse. On coupe, on revient, c'est terminé, tout le monde va bien. Deux heures de comptage de munitions et de rondes nocturnes liquidées par un raccord qui n'a pas jugé utile de montrer comment — preuve que la menace n'avait jamais été prise au sérieux par personne, à commencer par celui qui la filmait.
En somme, une industrie qui a traversé la pandémie et qui, quatorze ans plus tard, ne parvient à en tirer qu'une ferme clôturée, un patriarche armé, une fiancée et une récolte, a exactement l'imagination de ses conditions de propriété. Le reste est du remplissage de luxe. Il n'y a pas un plan de ce film qui ait été pensé contre un autre, pas une coupe qui tranche, pas une seule décision qu'on puisse attribuer à quelqu'un — un continent entier de morts traversé pour arriver à un mariage et un potager, avec un chien sacrifié en acompte et une femme qui hérite de son poste.